877 nouveaux policiers envoyés au front : l’État forme-t-il des protecteurs… ou des cibles ?

877 nouveaux policiers envoyés au front : l’État forme-t-il des protecteurs… ou des cibles ?

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Ils n’ont pas encore foulé les quartiers les plus dangereux, mais ils savent déjà que le terrain ne leur fera aucun cadeau. Ce vendredi 23 Janvier 2026, 877 nouveaux policiers et policières ont officiellement intégré la Police nationale d’Haïti. La cérémonie, solennelle et chargée de symboles, s’est déroulée à l’École nationale de Police. Uniformes impeccables, regards droits, discours rassurants. Pourtant, derrière l’image, une réalité s’impose : ces jeunes agents sont envoyés dans un pays en guerre contre ses propres démons.

Cette promotion inaugure le projet P4000, un programme conçu dans l’urgence, avec un objectif clair : injecter rapidement des effectifs dans une police épuisée, sous-équipée et confrontée à des gangs lourdement armés. Pour les autorités, il fallait agir vite. Former plus, former plus vite, montrer que l’État reprend l’initiative. Le message est politique, presque vital.

Mais la vitesse pose une question brutale : ont-ils eu le temps d’apprendre suffisamment avant d’être exposés au pire ? Pendant des années, la formation policière en Haïti, bien que critiquée, s’étalait sur une durée plus longue. Aujourd’hui, le calendrier a été compressé par l’urgence sécuritaire. La formation est plus rapide, plus intense, mais forcément plus courte. Or, affronter des groupes armés organisés ne s’improvise pas.

Les nouveaux policiers ne seront pas confrontés à de simples actes de délinquance. Ils devront faire face à des territoires contrôlés, à des embuscades, à des attaques coordonnées, à la peur permanente. Dans ce contexte, la formation ne devrait pas seulement enseigner le maniement des armes ou le maintien de l’ordre, mais aussi la gestion du stress, la survie en situation de combat, l’éthique sous pression et la protection des civils. La question n’est donc pas de savoir s’ils sont diplômés, mais s’ils sont prêts.

C’est ici que l’État est interpellé. Envoyer des policiers mal préparés sur le terrain revient à les exposer inutilement. Un agent insuffisamment formé devient une cible facile, mais aussi un danger pour ses collègues et pour la population. La responsabilité ne pèse pas sur ces jeunes recrues, qui ont répondu à l’appel, mais sur les décideurs qui ont conçu le rythme et le contenu de leur formation.

Le projet P4000 ne peut réussir que s’il ne s’arrête pas à la cérémonie de graduation. Il exige un encadrement strict sur le terrain, une formation continue, des équipements adaptés, un commandement présent et une stratégie claire. Sans cela, l’État risque de sacrifier une génération de policiers au nom de l’urgence, transformant un renfort nécessaire en erreur tragique.

La sortie de ces 877 nouveaux agents est donc un moment charnière. Elle peut marquer le début d’un redressement sécuritaire, ou révéler les limites d’une politique fondée sur la précipitation. Car, dans la guerre contre les gangs, le courage ne suffit pas. Il faut aussi du temps, de la préparation et une vision.

La question reste entière :
l’État est-il en train de former des protecteurs pour la population, ou d’envoyer de nouvelles cibles au front ?

Jean Yourry ATOUT, Uni Fm

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