Haïti : Le journalisme sous siège L’affaire Rudy Éveillard et l’impunité chronique

Haïti : Le journalisme sous siège L’affaire Rudy Éveillard et l’impunité chronique

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Depuis plus d’une décennie, la presse haïtienne traverse une période sombre, marquée par une multiplication d’agressions, de menaces et d’assassinats ciblés. L’exercice du journalisme, autrefois pilier de la vie démocratique, est devenu un acte de survie quotidienne. Reporters, animateurs, rédacteurs, photographes ou correspondants ont été tour à tour battus, dépouillés en pleine couverture, enlevés, harcelés ou même exécutés souvent sans qu’aucune enquête sérieuse ne soit menée pour établir les responsabilités. Certains ont disparu dans un silence glacé, laissant derrière eux des familles endeuillées et une profession traumatisée.

Dans un pays où se croisent tensions politiques, intérêts économiques obscurs et expansion des groupes armés, la parole journalistique représente un danger pour ceux qui craignent l’exposition publique. Cette vulnérabilité s’est aggravée avec la dégradation générale de la sécurité. De nombreux journalistes ont essuyé des tirs lors de manifestations, été agressés physiquement par des agents de l’État ou empêchés d’exercer leur métier sous des prétextes fallacieux. Qu’il s’agisse d’intimidations, de pressions ou de violences directes, le message est clair : faire taire les voix indépendantes.

Ce qui frappe le plus dans cette nouvelle ère de violences est l’absence presque totale de justice. Très peu d’affaires impliquant des journalistes agressés ou tués ont abouti à des poursuites crédibles. Cette impunité persistante est devenue un signal tacite : attaquer ou éliminer un journaliste peut se faire sans conséquences. Loin d’être un simple dysfonctionnement institutionnel, cette défaillance nourrit la répétition des agressions et installe la peur comme stratégie de domination.

C’est dans cette continuité alarmante que s’inscrit l’affaire Rudy Éveillard, animateur de l’émission “Men Pawòl la” sur Radio Uni FM. En plein exercice de ses fonctions, des policiers en uniforme l’ont arrêté sans motif, lui ont confisqué son téléphone et ses pièces d’identité, puis l’ont remis à un véhicule non identifié. Pendant ce laps de temps, il a été roué de coups, maltraité et soumis à des traitements inhumains, en totale violation des procédures légales. Les faits présentent toutes les caractéristiques d’une tentative d’assassinat, exécutée par des agents censés protéger la population. Cette opération constitue un signal d’alarme : même ceux chargés de garantir la sécurité peuvent s’en prendre à des citoyens et journalistes sans justification.

Un tel acte représente une menace directe non seulement contre Rudy Éveillard, mais aussi contre la liberté de la presse et le droit fondamental du public à l’information. Il révèle l’effritement des institutions, la fragilité des garde-fous républicains et l’expansion de pratiques arbitraires incompatibles avec un État de droit.

L’affaire Éveillard doit servir de point de rupture, un moment de lucidité nationale. Tant que ces attaques seront traitées comme des incidents isolés et que les autorités éviteront d’engager des enquêtes rigoureuses pour identifier et sanctionner les responsables, la machine de violence continuera de tourner. Chaque silence institutionnel ouvre la voie à une nouvelle agression, une nouvelle disparition, une nouvelle mort.

Protéger les journalistes, c’est protéger la démocratie. Tant que la République acceptera qu’ils soient frappés, intimidés ou victimes de tentatives d’assassinat sans réponse judiciaire, c’est toute la société haïtienne qui restera en péril.

 

 

 

Jean Yourry ATOUT, Uni FM

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