Quelques semaines à peine après que la sélection haïtienne a décroché sa qualification historique pour la Coupe du monde 2026 un exploit qui n’avait plus été réalisé depuis 1974 Haïti savoure encore son moment de gloire. Dans les rues, l’euphorie persiste : drapeaux au vent, cris de joie, klaxons, chants, tout respire la fierté nationale. Pourtant, au cœur de cette liesse populaire, un détail graphique apposé sur le maillot des Grenadiers a suscité une polémique inattendue : la présence de vèvè, ces symboles culturels et spirituels profondément enracinés dans l’histoire haïtienne.
Contrairement aux interprétations superficielles, le maillot ne porte pas un vèvè quelconque. Les motifs utilisés sont clairement inspirés de deux grands vèvè du patrimoine haïtien : le vèvè Marassa Jumeaux, reconnaissable à sa structure symétrique et à ses motifs doubles ; des éléments stylisés du vèvè Simbi, dont les lignes courbes et les signes serpentins évoquent le mouvement et l’énergie.
Ces symboles, présents sous une forme graphique et modernisée, n’ont rien d’un acte rituel. Ils représentent avant tout un héritage, une esthétique nationale, une mémoire collective traduite en langage visuel. Pourtant, leur simple présence suffit pour provoquer l’indignation de certains milieux chrétiens, qui y voient une atteinte à leur foi. Cette réaction soulève une question essentielle : comment peut-on, au nom d’une croyance adoptée, rejeter les symboles qui racontent l’histoire même de la terre où l’on est né ?
Avant d’être chrétiens, ces citoyens sont d’abord Haïtiens. Leur baptême n’efface ni leur culture d’origine ni les strates profondes de l’identité nationale. La croix ne remplace pas l’île. Le dogme ne supprime pas le patrimoine. Refuser un vèvè parce qu’il évoque le vodou, c’est, au fond, se détourner d’une part essentielle de soi-même et de son pays. Car les vèvè ne sont pas seulement des signes religieux : ce sont des codes esthétiques, des langages symboliques, des traces historiques forgées par les ancêtres, longtemps avant l’arrivée des missions chrétiennes.
Le vèvè Marassa Jumeaux, par exemple, porte une signification qui dépasse largement la sphère rituelle. Il symbolise la dualité sacrée, l’équilibre, la complémentarité, l’origine de la vie deux qui font un, un qui dépasse deux. C’est un symbole de cohésion, d’harmonie, de force collective. Voir ce motif sur le maillot national est hautement symbolique : il rappelle que l’unité d’Haïti, souvent mise à l’épreuve, reste sa plus grande force.
Le vèvè Simbi, lui, renvoie à l’eau vive, à la circulation de l’énergie, au savoir, au mouvement, à la transformation. Il évoque l’idée d’un peuple qui, malgré les épreuves, trouve toujours un passage, une solution, un chemin. Ces symboles, mis au service d’un design sportif, n’ont rien de prosélyte : ils traduisent simplement la créativité et la profondeur de l’âme haïtienne.
Historiquement, les vèvè ont été des supports de résistance et des outils de transmission. Ils rappellent les cérémonies clandestines, les nuits de lutte, les codes secrets inscrits au sol dans les plantations, les rassemblements qui ont permis à un peuple asservi de s’organiser et de se libérer. Les vèvè font partie de ces traces silencieuses qui ont survécu à la colonisation, aux interdictions, aux persécutions, et qui continuent de parler à travers les arts, la peinture, la musique, l’artisanat… et aujourd’hui, à travers un maillot.
Dans ce contexte, la polémique qui entoure ce symbole n’est pas anodine. Elle met en lumière un malaise profond : la difficulté, encore présente, à concilier la foi individuelle et l’identité collective. La croix et le vèvè ne sont pourtant pas des ennemis. L’une guide la foi, l’autre rappelle l’histoire. L’une est importée, l’autre est née de la terre. L’une parle du salut, l’autre de la mémoire.
Refuser l’un au nom de l’autre, c’est créer une fracture artificielle.
Accepter les deux, c’est reconnaître la complexité et la richesse de ce que signifie être Haïtien.
À l’heure où Haïti s’apprête à revenir sur la scène mondiale du football, le pays se retrouve face à un miroir. Est-il prêt à assumer l’ensemble de ses symboles ? Ou va-t-il continuer à dissocier son identité dès qu’elle dérange certaines sensibilités ? La réponse dépasse le cadre sportif : elle touche au cœur même de la nation.
En définitive, le vèvè sur le maillot n’est pas un motif de discorde, mais un appel silencieux à la réconciliation. Une invitation à reconnaître que l’identité haïtienne est indivisible, multiple, et fière de ses racines.
La croix et le vèvè peuvent coexister dans un même pays, sur un même cœur, sur un même maillot.
Et peut-être est-ce précisément cette union, entre foi et héritage, que les Grenadiers porteront avec eux lorsqu’ils entreront sur la pelouse du Mondial pour écrire, une fois encore, l’histoire d’Haïti.
Jean Yourry ATOUT, Uni FM




