Soixante-dix-sept ans après l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’homme à Paris, Haïti demeure l’un des pays où les principes fondamentaux de ce texte historique sont les plus violemment bafoués. Alors que le monde commémore ce 10 décembre la portée universelle d’un document créé pour garantir la dignité, la sécurité et la liberté de tout être humain, la réalité haïtienne offre un contraste brutal : aucun de ces droits n’est véritablement protégé, et des millions de citoyens vivent aujourd’hui sous des violations graves, systémiques et quotidiennes.
Depuis plusieurs années, l’effondrement progressif de la sécurité, de la justice et des services sociaux plonge la population dans une situation de survie. Les promesses faites en 1948, auxquelles Haïti a adhéré aux côtés de 57 autres États, semblent aujourd’hui totalement étrangères à la vie des Haïtiens.
La première atteinte concerne le droit à la vie et à la sécurité. Dans de nombreuses zones du pays, des groupes armés imposent leur loi et contrôlent des territoires entiers. Les enlèvements, les fusillades, les assassinations et les déplacements forcés rythment le quotidien. Des familles vivent dans la peur permanente, incapables de circuler librement ou de mener une vie normale. Le simple fait de sortir acheter de la nourriture, se rendre au travail ou aller à l’école est devenu un acte risqué. L’État, dépassé, n’offre aucune protection réelle aux citoyens.
La crise sécuritaire entraîne une seconde violation majeure : l’atteinte au droit à l’alimentation, à la santé et à un logement décent. Plus de quatre millions de personnes vivent dans une insécurité alimentaire sévère, l’accès aux soins est quasiment impossible dans certaines régions, et les hôpitaux, déjà fragiles, ne fonctionnent pas faute de l’insécurité . Les personnes déplacées internes, chassées de leurs maisons par les violences, vivent dans des conditions indignes, entassées sous des tentes, exposées aux maladies et dépourvues de services essentiels. Le droit à un minimum vital n’est plus assuré.
Les enfants, eux aussi, paient un lourd tribut. Alors que la Déclaration universelle garantit le droit à l’éducation, des milliers d’élèves haïtiens ont dû abandonner l’école. Les établissements ferment sous la menace des gangs,, la pauvreté pousse de nombreuses familles à renoncer à la scolarisation. L’avenir de toute une génération se trouve ainsi gravement compromis par les violences et l’instabilité.
La liberté d’expression, autre droit fondamental garanti par les articles 19 et 20 de la Déclaration, est elle aussi menacée. Des journalistes, militants politiques et défenseurs des droits humains sont intimidés, agressés ou contraints au silence. Beaucoup craignent de dénoncer la situation ou de participer à des mobilisations publiques, par peur de représailles. Le climat actuel étouffe les voix critiques et fragilise davantage les fondements démocratiques du pays.
Enfin, la faiblesse du système judiciaire accentue les injustices. En Haïti, le droit à un procès équitable, l’égalité devant la loi et l’accès à la justice restent des illusions. Les tribunaux fonctionnent par intermittence, les enquêtes sont rares, les crimes restent impunis et des milliers de personnes sont détenues sans jugement. La corruption et l’effondrement institutionnel privent les citoyens de toute possibilité de recours, créant un sentiment profond d’abandon et d’injustice.
Ces multiples violations montrent à quel point les droits humains, pourtant universels et indivisibles, peinent à exister dans la vie concrète des Haïtiens. L’écart entre les principes de 1948 et la réalité de 2025 est immense. Haïti, autrefois symbole de liberté et de dignité humaine, se retrouve aujourd’hui comme l’un des pays où ces mêmes valeurs sont les plus menacées.
En cette Journée internationale des droits de l’homme, il est essentiel de rappeler que les droits fondamentaux ne sont pas des privilèges, mais des garanties indispensables à la dignité humaine. Leur violation quotidienne en Haïti n’est pas une fatalité, mais le reflet d’un système qui doit être reconstruit en profondeur. La lutte pour la sécurité, la justice, la santé, l’éducation et la liberté est aujourd’hui plus urgente que jamais.
Les Haïtiens méritent de vivre ces droits, et non seulement de les lire dans un texte adopté il y a soixante-dix-sept ans. Redonner vie à ces principes représente l’un des plus grands défis mais aussi l’un des plus grands espoirs pour l’avenir du pays.
Jean Yourry ATOUT, Uni Fm




