Haïti, la politique confisquée : quand une élite usée bloque l’avenir d’une jeunesse majoritaire

Haïti, la politique confisquée : quand une élite usée bloque l’avenir d’une jeunesse majoritaire

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Depuis la chute de la dictature en 1986, Haïti vit dans une démocratie fragile, marquée par des crises à répétition, des transitions interminables et une incapacité chronique à stabiliser le pouvoir politique. Derrière cette instabilité permanente se cache une réalité sociologique souvent évitée : la confiscation de la politique par une même classe dirigeante, présente depuis plus de quarante ans, qui a échoué à construire un État fonctionnel et à offrir un avenir à la majorité de la population.

Les mêmes visages, les mêmes discours, les mêmes pratiques se succèdent au sommet de l’État, pendant que le pays s’enfonce. Cette classe politique, héritière directe ou indirecte de l’après-dictature, n’a jamais rompu avec la logique de crise. Au contraire, elle l’a institutionnalisée. Chaque élection devient une source de conflit, chaque mandat une occasion de contestation, chaque chute de gouvernement une opportunité de recomposition des intérêts. La politique cesse alors d’être un espace de service public pour devenir un marché, où l’État est exploité au profit de quelques-uns.

Depuis 1987, aucun président n’a pu gouverner dans la sérénité. Mais cette instabilité n’est pas le fruit du hasard. Elle est le résultat d’un système entretenu par des acteurs politiques qui refusent l’alternance démocratique et préfèrent la rue, la paralysie et la négociation informelle à la construction d’institutions solides. Les périodes de transition, censées corriger les dérives, se transforment en zones grises où l’opacité, l’irresponsabilité et la prédation deviennent la norme.

Pendant ce temps, la population paie le prix fort. Insécurité, chômage massif, effondrement des services publics, perte de confiance dans l’État : les conséquences de cette gouvernance défaillante sont visibles dans le quotidien des citoyens. Plus grave encore, cette classe politique vieillissante semble totalement déconnectée des réalités sociales d’un pays dont la majorité de la population est jeune. Les décisions continuent d’être prises par des acteurs qui n’ont plus de projet collectif, mais uniquement une obsession pour la conservation du pouvoir et la protection de leurs intérêts personnels.

Face à cet échec historique, une question s’impose : combien de temps encore la jeunesse haïtienne restera-t-elle spectatrice de sa propre marginalisation politique ? Les jeunes représentent aujourd’hui la majorité démographique du pays, mais demeurent largement exclus des espaces de décision. On leur demande de manifester, de voter, de résister, mais rarement de gouverner.

Pourtant, l’avenir d’Haïti ne peut plus être pensé sans une rupture générationnelle. Après plus de quatre décennies de promesses non tenues, il devient légitime d’affirmer que ceux qui ont dominé la scène politique depuis l’après-dictature ont failli. Ils ont eu le temps, les moyens et la légitimité. Ils ont échoué. Continuer à leur confier le destin national relève moins de l’espoir que de l’aveuglement.

Ce moment historique appelle la jeunesse à prendre ses responsabilités. S’engager en politique ne doit plus être perçu comme une compromission, mais comme un acte de survie nationale. Il ne s’agit pas de reproduire les pratiques du passé, mais de réinventer la politique, de la reconnecter aux besoins réels de la population, de la fonder sur l’éthique, la compétence et la responsabilité.

Haïti a besoin d’une nouvelle génération de dirigeants capables de rompre avec la politique de la poche, de la crise entretenue et des transitions sans fin. Une génération consciente que le pouvoir n’est pas une fin en soi, mais un outil au service du bien commun. L’histoire a montré les limites des anciennes élites. L’avenir, lui, ne peut plus attendre. Il appartient désormais à ceux qui sont les plus nombreux, les plus touchés et les plus concernés : la jeunesse haïtienne.

Jean Yourry ATOUT, Uni Fm

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