Une mise en scène inutile
La scène aurait pu passer inaperçue. Deux chèques, un montant conséquent, une institution sportive nationale, et l’État qui remplit son rôle. Rien de plus banal dans un pays où le football demeure l’un des rares espaces de cohésion et d’espoir collectif. Pourtant, sous l’impulsion du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, cet acte administratif ordinaire s’est transformé en une cérémonie tapageuse, lourdement médiatisée, presque théâtralisée.
Ce choix de mise en scène n’est pas anodin. Il traduit une volonté claire de capter l’attention, de produire des images, de créer une narration politique là où il n’y a, en réalité, qu’un simple transfert de fonds publics vers une institution nationale. En d’autres termes, on fabrique de l’événement là où il n’existe pas.
Devoir d’État ou opération de communication ?
Pourquoi organiser tout un spectacle pour la remise de deux chèques de 264 millions chacun, totalisant 528 millions ? Pourquoi convoquer caméras, discours et mise en scène pour ce qui relève simplement du devoir de l’État ?
La question mérite d’être posée, car derrière cette démonstration se cache une dérive inquiétante : celle d’un pouvoir qui confond action publique et communication politique. Lorsque l’on commence à célébrer l’ordinaire comme s’il s’agissait d’un exploit, c’est souvent le signe que l’exceptionnel fait défaut.
Car enfin, il faut rappeler une évidence que cette cérémonie semble vouloir occulter : cet argent n’appartient pas au Premier ministre. Il ne s’agit ni d’un don personnel, ni d’une faveur exceptionnelle. Ces fonds proviennent du Trésor public, c’est-à-dire de la contribution des citoyens haïtiens. En d’autres termes, c’est l’argent du peuple, destiné à soutenir une mission bien précise.
Respecter le rôle des institutions
Cette mission, elle incombe à la Fédération Haïtienne de Football (FHF). Chargée de réguler, encadrer et promouvoir le développement du football sur l’ensemble du territoire national, la FHF n’a pas besoin de mise en scène pour justifier son travail.
Elle a besoin de moyens, de stabilité et de respect institutionnel. Elle a besoin que les décisions qui la concernent soient prises avec sérieux, continuité et vision. Lui octroyer des ressources pour la préparation d’échéances majeures, notamment internationales, n’a rien d’exceptionnel : c’est une obligation qui découle directement du rôle de l’État.
En transformant cet appui en spectacle, on dénature la relation entre l’État et ses institutions. On donne l’impression que ces dernières doivent être reconnaissantes pour ce qui leur est dû, comme si elles bénéficiaient d’un privilège plutôt que d’un droit.
Une propagande qui ne dit pas son nom
Dès lors, cette cérémonie prend des allures de mascarade. Une tentative de transformer un acte normal en exploit politique. Une façon de suggérer que l’État « agit », alors même qu’il ne fait que remplir, parfois tardivement, ses responsabilités les plus élémentaires.
Ce glissement vers la propagande est d’autant plus préoccupant qu’il intervient dans un contexte où les attentes de la population sont immenses, et les résultats souvent insuffisants.
Quand l’action réelle peine à convaincre, la tentation est grande de miser sur l’image, sur la communication, sur la répétition de gestes symboliques amplifiés par les médias.
Mais la communication, aussi habile soit-elle, ne remplace jamais l’action. Elle peut masquer temporairement les insuffisances, mais elle ne les corrige pas.
Les Grenadiers méritent mieux
Les Grenadiers, symboles de fierté nationale, méritent mieux que d’être instrumentalisés dans une opération de communication. Leur engagement, leurs sacrifices et leurs ambitions ne devraient pas servir de décor à une stratégie d’image.
Derrière chaque match, chaque compétition, il y a des joueurs, des encadreurs, des familles, et tout un peuple qui espère. Ce qu’ils attendent, ce ne sont pas des cérémonies, mais des résultats concrets : des infrastructures dignes, un accompagnement structuré, une politique sportive cohérente et durable.
Réduire cet enjeu à une remise de chèques médiatisée, c’est passer à côté de l’essentiel. C’est confondre le moyen et la finalité.
Gouverner, ce n’est pas se mettre en scène
Gouverner, ce n’est pas mettre en scène chaque geste administratif. Gouverner, c’est agir avec constance, efficacité et discrétion lorsque cela s’impose. C’est comprendre que certaines actions, aussi importantes soient-elles, n’ont pas besoin d’être théâtralisées pour exister.
En transformant une simple allocation budgétaire en événement médiatique, le pouvoir en place donne l’impression troublante d’être à court d’actions concrètes, contraint de magnifier le banal pour masquer le vide. Cette stratégie peut produire un effet immédiat, mais elle s’épuise rapidement face à la réalité quotidienne des citoyens.
Il est temps de revenir à l’essentiel. L’État doit jouer son rôle, pleinement et sans artifice. Et lorsqu’il le fait, il n’a pas besoin d’applaudissements simplement de résultats.
Abdias DENIS
Spécialiste en développement
Philosophe – Politologue
Professeur – Journaliste
Essayiste – Pamphletaire




