Bad Bunny au Super Bowl : quand la culture latino défie Trump et redéfinit l’idée même de l’Amérique

Bad Bunny au Super Bowl : quand la culture latino défie Trump et redéfinit l’idée même de l’Amérique

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La mi-temps du Super Bowl LX n’a pas seulement été un moment de divertissement. Elle s’est imposée comme un événement politique et géopolitique majeur, révélant les fractures identitaires, culturelles et idéologiques qui traversent aujourd’hui les États-Unis et, plus largement, les Amériques. En livrant une performance majoritairement en espagnol, ancrée dans l’héritage latino et caribéen, l’artiste portoricain Bad Bunny a transformé la scène la plus regardée du monde en un espace de confrontation symbolique autour de la définition même de l’Amérique.

La réaction furieuse de Donald Trump, dénonçant un spectacle « nul », « insultant pour la grandeur de l’Amérique » et « incompréhensible », a immédiatement politisé l’événement. Cette sortie virulente ne visait pas uniquement un artiste ou une performance musicale, mais bien une vision du pays qui s’éloigne de l’Amérique anglo-saxonne, monolingue et conservatrice que le président continue de défendre. En rejetant la langue espagnole, en qualifiant la danse de choquante pour les enfants et en parlant d’une « gifle au visage de la nation », Trump a réactivé les ressorts classiques de la guerre culturelle, opposant tradition et diversité, exclusion et reconnaissance.

Pourtant, Bad Bunny n’a prononcé aucun discours politique explicite. Son message s’est exprimé par le symbolique. En énumérant les pays du continent américain, du Chili au Canada, en passant par Haïti, la Jamaïque, le Mexique, la République dominicaine et Porto Rico, il a déconstruit une vision réductrice de l’Amérique limitée aux seuls États-Unis. Il a rappelé que l’Amérique est d’abord un continent, une histoire partagée, un espace humain traversé par des migrations, des luttes et des cultures entremêlées. Dans un contexte marqué par les débats sur l’immigration, l’identité nationale et l’appartenance, ce geste prend une portée politique indéniable.

La performance s’inscrit ainsi comme une réponse indirecte mais puissante aux discours nationalistes et isolationnistes. Là où certains prônent des frontières culturelles strictes, Bad Bunny propose une Amérique plurielle, inclusive et transnationale. Son message final, « Ensemble, nous sommes l’Amérique », résonne comme une contre-narration face aux politiques de rejet et de stigmatisation des populations immigrées et non anglophones.

Sur le plan intérieur, l’événement a révélé une polarisation profonde. À droite, la prestation a été perçue comme une provocation, un symbole de la perte de repères culturels et de l’effacement des valeurs traditionnelles. À gauche et dans les milieux progressistes, elle a été saluée comme une victoire symbolique pour la diversité, la représentation et la reconnaissance des contributions latino-américaines à l’identité américaine. Cette opposition illustre la manière dont la culture populaire est devenue un terrain central de la lutte politique contemporaine.

Au-delà des frontières américaines, l’impact a été tout aussi significatif. Dans les pays d’Amérique latine et des Caraïbes, souvent relégués à la marge du récit américain dominant, la performance a été perçue comme un geste de reconnaissance et de visibilité. La mention explicite d’Haïti et l’apparition de son drapeau ont suscité une forte émotion au sein des diasporas, habituées à voir leur pays évoqué principalement à travers le prisme de la crise et de l’instabilité. Ici, Haïti apparaissait comme une composante légitime et respectée de l’espace américain.

Cette dimension confère à la prestation une véritable portée géopolitique. Elle participe à une redistribution du pouvoir symbolique, où la culture devient un outil de soft power capable de rivaliser avec les discours diplomatiques traditionnels. Bad Bunny incarne une influence qui ne passe ni par les institutions ni par les États, mais par la musique, l’image et la narration collective. En quelques minutes, il a réussi à imposer un débat mondial sur l’identité, l’inclusion et la signification du mot « Amérique ».

La controverse déclenchée par Donald Trump a paradoxalement amplifié ce message. En cherchant à discréditer la performance, le président a confirmé son caractère subversif et politique. Elle a mis en lumière une réalité que certains refusent d’admettre : l’Amérique contemporaine est multiple, multilingue et façonnée par des héritages divers qui ne peuvent plus être ignorés.

Ainsi, la mi-temps du Super Bowl LX restera comme un moment où le divertissement a cédé la place à la réflexion politique. Bad Bunny n’a pas créé les fractures qui traversent les États-Unis et les Amériques, mais il les a exposées au grand jour. Il a démontré qu’à l’ère des médias globaux, une performance artistique peut devenir un acte politique majeur, capable de questionner les récits dominants et de redéfinir les contours du pouvoir culturel.

En définitive, ce spectacle a rappelé une vérité essentielle : l’Amérique n’est pas un bloc figé, mais un espace vivant, en perpétuelle transformation. Et parfois, une chanson, un drapeau et quelques mots suffisent à faire vaciller des certitudes politiques bien établies.

Jean Yourry ATOUT,Uni Fm

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