De la morale et des piles : essai sur une interdiction vibrante

De la morale et des piles : essai sur une interdiction vibrante

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La Direction générale des Douanes d’Haïti (DGA) a récemment interdit l’importation des “sextoys”, ces objets de plaisir jugés indécents. En vertu des articles 42 et 304 du Code des douanes, ces instruments de silicone et de solitude sont désormais considérés comme une atteinte à la moralité publique. L’annonce, qui aurait pu passer inaperçue ailleurs, a trouvé en Haïti un écho paradoxal : le pays où l’électricité vacille chaque soir se découvre soudain passionné par les objets à piles.

Il est plus facile d’interdire un vibrateur que d’instaurer la sécurité dans les quartiers oubliés de la République. Ici, la vertu se déploie comme un rideau effrangé qu’on agite pour dissimuler les fissures du mur. L’État, incapable d’assurer la paix, prétend désormais régenter les désirs. On ne désarme pas les gangs, on désarme les corps. On ne combat pas la corruption, on surveille les plaisirs. Le vibrateur devient coupable d’un crime qu’il n’a pas commis : rappeler à une société blessée qu’elle a encore un corps.

Chez certains hommes, la décision de la Douane a suscité un étrange soulagement. « Au moins, l’État défend encore quelque chose », affirment-ils, mi-sérieux, mi-amusés. Mais derrière ce ton léger se cache un malaise plus profond : celui d’une virilité qui se sent concurrencée. Le “sextoy” n’affronte pas la passion, il défie l’ego. Il ne vole rien, il révèle seulement ce qui manque : la tendresse, la présence, l’écoute. C’est pourquoi il dérange — parce qu’il ne ment pas. Là où le discours masculin s’enveloppe de pouvoir, l’objet, lui, ne simule pas.

Du côté des femmes, la réaction a souvent pris la forme du sarcasme. « Le pays brûle, et on veut éteindre nos désirs », écrivait une internaute. Pour elles, cette interdiction n’a rien d’un acte moral : c’est une extension de la domination. Car interdire le plaisir féminin, c’est prolonger la vieille idée selon laquelle la femme ne se réalise qu’à travers l’homme. Or, dans un monde où l’absence devient règle et la fatigue habitude, ces objets ne symbolisent pas le vice, mais la survie affective. Le vibrateur n’est pas un rival : c’est une métaphore du manque.

Cette mesure en dit long sur la relation qu’entretient le pouvoir haïtien avec la liberté. Le contrôle moral devient le dernier domaine où l’État se croit fort. On ne gère plus l’économie ni la sécurité, alors on gère les pulsions. Le “sextoy” devient une proie commode, un bouc émissaire d’un désordre plus vaste. En le bannissant, on offre au peuple un simulacre d’ordre — comme si la vertu pouvait se décréter par arrêté.

Quand tout échappe — la justice, la gouvernance, la sécurité — il reste les interdictions pour donner l’illusion du pouvoir. Interdire le plaisir, c’est tenter de reprendre la main sur le chaos. Mais en vérité, c’est le signe d’une peur collective : celle de la liberté intime. Car le plaisir, surtout féminin, a toujours inquiété les pouvoirs fragiles.

Un pays sans lumière s’acharne sur des objets lumineux. Un État sans justice prêche la vertu, et un peuple meurtri se voit reprocher ses soupirs. Ce n’est pas le silicone qui scandalise, mais la liberté qu’il incarne. Car derrière chaque interdiction se cache une hypocrisie nationale : celle d’une société qui, au lieu d’affronter ses blessures, préfère moraliser ses désirs.

Haïti n’a pas interdit les “sextoys” : elle a interdit le miroir. Elle a transformé la morale en théâtre, et la peur du plaisir en acte politique. Le corps devient suspect, la joie devient faute, la liberté devient obscène.

La Douane a interdit les “sextoys” au nom des bonnes mœurs.
Mais si un jour elle décidait d’interdire la bêtise, il faudrait fermer tout le pays.

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