EDH : quand la lumière devient un événement et l’obscurité la norme

EDH : quand la lumière devient un événement et l’obscurité la norme

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On dit souvent que l’électricité est l’un des premiers indicateurs du développement d’un pays. En Haïti, elle est surtout devenue un test de patience collective, un exercice de résignation, parfois même un sujet de plaisanterie amère. Dans la première ville électrifiée du pays, autrefois citée en exemple dans toute la Caraïbe, la lumière n’est plus un droit, mais un événement. Faut-il désormais prévenir la population lorsque le courant arrive ? Faut-il le célébrer tant il est rare ? Ou faut-il plutôt se demander si l’électricité publique existe encore réellement en Haïti ?

Comment un pays qui se targuait jadis d’être en avance sur ses voisins peut-il aujourd’hui s’enfoncer dans une obscurité quasi permanente ? Comment accepter qu’au XXIᵉ siècle, un État soit incapable d’assurer un service aussi fondamental que l’électricité ? Et surtout, à quoi sert encore l’Électricité d’Haïti lorsque la majorité des citoyens ne la perçoivent que dans les communiqués officiels ?

Il fut pourtant un temps où l’électricité incarnait le progrès national. La première cité électrifiée du territoire symbolisait cette ambition, bien avant plusieurs pays de la région. Cette réalité appartient désormais à l’histoire. Le contraste avec le présent est brutal : coupures interminables, réseaux inactifs, transformateurs silencieux, poteaux devenus inutiles. L’électricité publique, jadis fierté nationale, s’est transformée en promesse non tenue.

Cette situation dépasse le cadre d’une seule ville. La quasi-totalité du pays vit aujourd’hui dans le noir la majeure partie du temps. Des quartiers urbains aux communes rurales, l’électricité de l’État est absente, instable ou inexistante. À certains égards, cette réalité rappelle une époque lointaine, lorsque la nuit ne dépendait que de la lumière naturelle. Sauf qu’en 2026, cette obscurité n’est ni normale ni acceptable : elle est institutionnelle.

Depuis au moins deux ans, dans de nombreuses régions du pays, l’EDH a pratiquement disparu du quotidien. Le courant ne vient plus, ou arrive de façon si irrégulière qu’il en devient inutile. Pourtant, la vie continue. Les foyers s’éclairent, les commerces fonctionnent, certaines activités économiques se développent. Cette continuité n’est pas le résultat d’un service public efficace, mais d’une adaptation forcée de la population.

Face à l’effondrement de l’électricité publique, une autre réalité s’est imposée : l’énergie solaire. Partout, des entreprises privées ont vu le jour pour vendre panneaux solaires, batteries et onduleurs. Des jeunes se sont formés à l’installation de ces systèmes, des familles ont investi leurs économies pour produire leur propre électricité. Ce phénomène, souvent présenté comme un progrès, est avant tout le symptôme d’un abandon. Il ne s’agit pas d’une transition énergétique pensée par l’État, mais d’une solution de survie imposée par son absence.

Pendant que le solaire progresse, l’EDH recule. Officiellement, sa mission reste la même : produire, transporter et distribuer l’électricité sur tout le territoire. Dans les faits, cette mission n’est plus remplie. La production est insuffisante, les infrastructures sont délabrées, la distribution est inégale, parfois inexistante. Pourtant, l’institution continue de fonctionner sur le plan administratif. Des fonds publics sont alloués, des salaires sont versés, alors même que le service n’est pas rendu. Gen moun ki toujou touche kob leta, alors que le pays reste dans le noir.

Cette contradiction soulève une question centrale : quelle est aujourd’hui l’importance réelle de l’EDH dans un pays où la majorité des citoyens ne dépendent plus de son électricité ? Peut-on encore parler de service public lorsque l’accès à l’énergie repose essentiellement sur des solutions privées, coûteuses et inégalitaires ?

L’électricité n’est pas un luxe, mais un pilier du développement. Elle conditionne le fonctionnement des hôpitaux, des écoles, des entreprises et de l’administration publique. Sans courant fiable, le coût de la vie augmente, les inégalités se creusent et toute perspective de développement durable s’éloigne. L’absence d’une politique énergétique cohérente affaiblit encore davantage un pays déjà fragilisé.

Si l’énergie solaire représente une alternative adaptée au contexte haïtien, elle ne peut remplacer à elle seule une vision nationale structurée. Sans régulation, sans planification et sans volonté politique, cette transition se fait de manière anarchique, laissant de côté les plus vulnérables.

L’EDH se trouve aujourd’hui à un moment décisif. Soit elle se réforme en profondeur, redéfinit son rôle et s’inscrit dans une véritable stratégie de transition énergétique, soit elle continuera à disparaître progressivement, pendant que le pays apprend définitivement à vivre sans elle. Car une chose est déjà certaine : le peuple haïtien a pris de l’avance sur une institution censée l’éclairer.

La véritable question n’est donc plus seulement de savoir quand le courant reviendra, mais de déterminer si l’Électricité d’Haïti, dans sa forme actuelle, a encore une place et une utilité réelles dans l’Haïti d’aujourd’hui.

Jean Yourry ATOUT, Uni Fm

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