« Kat ou la » dans un pays sans contrôle : quand l’État fabrique des cartes, mais abandonne les citoyens

« Kat ou la » dans un pays sans contrôle : quand l’État fabrique des cartes, mais abandonne les citoyens

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Le gouvernement lance en grande pompe le projet « Kat ou la », présenté comme une avancée majeure vers la modernisation de l’identification nationale et un pilier pour les prochaines élections. Sur le papier, l’initiative semble pertinente : doter chaque citoyen d’une carte d’identification, renforcer le système électoral, structurer l’État. Mais dans la réalité haïtienne actuelle, cette démarche ressemble moins à une réforme qu’à une mise en scène politique dangereusement déconnectée du terrain.

Une question fondamentale s’impose : peut-on organiser l’identification d’un peuple que l’État ne contrôle même plus ?

Le Premier ministre parle d’élections, de référendum, de démocratie. Mais de quelle démocratie s’agit-il lorsque de nombreuses communes sont sous le contrôle direct de groupes armés ? Il ne s’agit pas uniquement de Croix-des-Bouquets. La réalité est plus large et plus grave : plusieurs zones du pays échappent totalement à l’autorité de l’État.

Dans ces territoires, ce ne sont pas les institutions qui commandent, mais les armes. Dans ces conditions, qui va sécuriser les centres d’inscription ? Qui va garantir la distribution des cartes ? Qui protégera les bureaux de vote ? La vérité est brutale : sans sécurité, toute initiative électorale est une fiction. Une carte d’identité ne remplace pas l’autorité de l’État. Elle ne protège pas un citoyen. Elle ne neutralise pas un gang.

Le gouvernement annonce des centaines de milliers de cartes disponibles. Mais il oublie une réalité tragique : des milliers de citoyens ont perdu leurs documents, brûlés dans des attaques, abandonnés lors de déplacements forcés ou devenus inutilisables dans le chaos. Pire encore, certains dénoncent des pratiques de corruption pour obtenir une nouvelle carte, d’autres se heurtent à un système administratif inaccessible. Dans ce contexte, parler d’accès universel relève presque de l’insulte.

Autre dérive préoccupante : la stigmatisation. Des citoyens sont parfois suspectés ou maltraités simplement parce qu’ils viennent de certaines communes. Être originaire d’une zone sous influence de groupes armés suffit à être assimilé à un bandit. Un État qui n’assure pas la sécurité, n’offre pas de services et stigmatise sa population cesse d’être protecteur pour devenir accusateur.

Le discours officiel met en avant des progrès sécuritaires et un climat propice aux élections. Mais cette narration est en décalage avec le vécu quotidien de la population. Ce que le pouvoir présente comme une réforme apparaît plutôt comme une opération de communication destinée à rassurer la communauté internationale et à donner une apparence de normalité institutionnelle. Des séances photo, des discours bien calibrés, des chiffres impressionnants, mais aucune réponse concrète à l’insécurité.

Dans un pays en crise, gouverner, c’est choisir ses priorités. Aujourd’hui, la priorité n’est pas la carte. La priorité, c’est la vie. Sécuriser les quartiers, reprendre le contrôle du territoire, permettre aux citoyens de circuler librement, restaurer l’autorité de l’État. Sans cela, tout le reste reste secondaire.

Le projet « Kat ou la » n’est pas en soi une mauvaise idée. Mais dans le contexte actuel, il devient le symbole d’un aveuglement politique. On ne construit pas une démocratie avec du plastique dans un pays dominé par les armes. On ne restaure pas un État avec des cartes, mais avec l’autorité, la justice et la sécurité.

Tant que le gouvernement refusera de placer la sécurité au cœur de son action, chaque initiative de ce type apparaîtra comme une illusion, voire une provocation. Pendant que l’État imprime des cartes, le pays, lui, continue de perdre ce qui devrait être sa véritable identité : celle d’un territoire gouverné par la loi.

Jean Yourry ATOUT, Uni Fm

24 heures

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