LE CARBURANT DE LA COLÈRE

LE CARBURANT DE LA COLÈRE

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Il est des crises qui révèlent la fragilité d’un système. Et il en est d’autres qui dévoilent, sans détour, la nature d’un pouvoir. La crise du carburant que traverse aujourd’hui Haïti appartient à cette seconde catégorie.

Car enfin, de quoi parle-t-on ? D’un produit essentiel devenu rare, cher, inaccessible. D’une économie paralysée. D’un quotidien transformé en parcours d’obstacles pour des millions de citoyens. Mais surtout, d’un État qui semble regarder cette lente asphyxie sans parvenir ou sans vouloir y mettre un terme.

Le pouvoir dirigé par Alix Didier Fils-Aimé invoque les contraintes : finances publiques exsangues, dépendance aux importations, pression des marchés internationaux. Des arguments connus, parfois recevables. Mais gouverner ne consiste pas à réciter les limites  il s’agit de les dépasser.
Or, ce que voit la population, ce n’est pas une stratégie. C’est une absence de maîtrise.

Quand le carburant disparaît des circuits officiels mais circule ailleurs à des prix défiant toute logique, ce n’est pas seulement un dysfonctionnement. C’est le symptôme d’un désordre plus profond : celui d’un marché échappant au contrôle de l’État, ou pire, toléré dans ses dérives.

La rareté, qu’elle soit subie ou entretenue, devient alors un fait politique. Elle pèse, elle trie, elle exclut. Elle frappe d’abord ceux qui n’ont ni réserve ni réseau. Elle transforme chaque déplacement en calcul, chaque dépense en sacrifice.

Et dans ce contexte, une interrogation s’impose, lourde de sens : comment un pouvoir peut-il laisser s’installer une telle pression sans en mesurer les conséquences sociales et politiques ?
Car il ne s’agit plus seulement d’économie. Il s’agit de dignité.

Un peuple qui peine à se déplacer, à se nourrir, à travailler, est un peuple que l’on met à l’épreuve. À force de tensions accumulées, la résilience se fissure, puis cède. Et lorsque la confiance disparaît, il ne reste que la colère.

L’histoire, ici comme ailleurs, est sans équivoque : les crises énergétiques mal gérées ne s’éteignent pas d’elles-mêmes. Elles se transforment. En mouvements sociaux. En ruptures politiques. En remises en cause profondes.

Il est encore temps d’éviter cet engrenage.
Mais cela suppose autre chose que des justifications. Cela exige des actes, de la transparence, et une volonté claire de remettre l’intérêt collectif au centre des décisions.

À défaut, le carburant continuera d’alimenter bien plus que des moteurs.

Il alimentera une crise politique dont personne ne sortira indemne.

Abdias DENIS
Spécialiste en Développement
Philosophe – Politologue
Professeur – Journaliste
Essayiste – Pamphletaire

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