Le serment trahi ou l’art de gouverner sur les ruines d’un peuple

Le serment trahi ou l’art de gouverner sur les ruines d’un peuple

IMG-20251223-WA0008

Ils sont arrivés au sommet de l’État portés par des mots solennels, des promesses presque sacrées et un serment censé rassurer une nation épuisée par des années de chaos. Avant même d’entrer en fonction, chacun des membres du Conseil Présidentiel de Transition avait juré, devant la Nation, d’observer fidèlement la Constitution dans les limites applicables à la transition et les lois de la République, de respecter l’Accord politique du 4 avril 2024, de travailler sans relâche au rétablissement de l’ordre constitutionnel, de faire respecter les droits du peuple haïtien, de préserver l’indépendance nationale et l’intégrité du territoire. C’est sur la force symbolique de ces mots qu’ils ont été investis. C’est au nom de ce serment que le peuple haïtien a été invité, une fois de plus, à croire encore.

Mais à mesure que le temps a passé, ces mots se sont vidés de leur substance. À l’approche de la fin officielle du mandat du Conseil Présidentiel de Transition, prévue pour le 7 février 2026, le serment résonne aujourd’hui comme une promesse trahie. Non par oubli, mais par renoncement. Non par incapacité seule, mais par absence manifeste de volonté politique.

Le Conseil Présidentiel de Transition est né de l’Accord politique du 4 avril 2024, signé par plusieurs partis politiques et acteurs influents, dans l’objectif affiché d’une transition pacifique, ordonnée et positive. Cet accord confiait au CPT une mission claire : rétablir la sécurité sur l’ensemble du territoire national, engager des réformes constitutionnelles et institutionnelles crédibles et organiser des élections à l’intérieur du pays afin de rétablir l’ordre constitutionnel. Ces engagements n’étaient ni symboliques ni optionnels ; ils constituaient le cœur même de la transition.

Dans la réalité, ces engagements ont été méthodiquement abandonnés. L’insécurité, loin de reculer, s’est aggravée. Les gangs armés sont devenus plus puissants, plus structurés et plus audacieux. Ils contrôlent des portions entières du territoire national, paralysent les routes, imposent leur loi dans des quartiers entiers et défient ouvertement l’autorité de l’État. Les morts se multiplient, souvent sans enquête, sans justice et sans reconnaissance. Les déplacés internes, chassés de leurs maisons, s’entassent dans des conditions inhumaines pendant que l’État reste spectateur de leur détresse.

Pendant que le Conseil Présidentiel parlait de transition, les gangs faisaient leur propre transition vers la domination. Pendant que les dirigeants évoquaient des réformes à venir, la République reculait chaque jour un peu plus. Le territoire national, pourtant juré inviolable, a été fragmenté, abandonné et livré à la violence armée. Le rétablissement de la sécurité, pierre angulaire de l’Accord du 4 avril 2024, n’a jamais dépassé le stade du discours.

Sur le plan institutionnel et constitutionnel, le vide est tout aussi criant. Aucune réforme sérieuse n’a été menée à terme. Les institutions demeurent fragiles, dysfonctionnelles et discréditées. Quant à l’organisation d’élections crédibles à l’intérieur du pays, elle relève davantage de l’incantation politique que d’un projet concret. La transition, censée préparer l’avenir démocratique, s’est enfermée dans une gestion du présent marquée par l’improvisation et l’inaction.

Pourtant, sur le plan personnel, il serait abusif de parler d’échec pour les membres du Conseil Présidentiel de Transition. Ils ne quittent pas le pouvoir appauvris. Leur capital s’est accru, leur confort s’est consolidé et leur position sociale s’est renforcée. Pendant que le peuple haïtien perdait ses maigres réserves et fuyait pour sauver sa vie, eux ont prospéré à l’abri des violences quotidiennes. La transition a été, pour certains, une opportunité économique et politique, financée au prix fort par la souffrance collective.

Il serait néanmoins malhonnête de faire des seuls membres du CPT les uniques responsables de ce désastre. Cet échec est aussi celui de l’ensemble des partis politiques signataires de l’Accord du 4 avril 2024. Tous étaient représentés. Tous ont cautionné le système. Tous ont fermé les yeux lorsque les engagements ont été violés. En réalité, c’est toute une classe politique qui a failli, incapable de placer l’intérêt général au-dessus des calculs partisans et des intérêts personnels.

La transition n’a pas été un outil de refondation nationale. Elle a été confisquée, instrumentalisée et vidée de son sens. Aucun engagement fondamental n’a été respecté. Aucune réforme structurelle n’a abouti. Aucune perspective électorale crédible n’a été clairement définie. Aucun retour réel à l’ordre constitutionnel n’a été amorcé. Le Conseil Présidentiel de Transition s’achemine vers sa sortie sans bilan convaincant, sans reddition de comptes et sans réponse à la détresse d’un peuple abandonné.

Ils partiront peut-être sans être inquiétés. Mais l’histoire, elle, retiendra qu’ils avaient juré. Et que pendant qu’ils gouvernaient par les mots, un peuple entier survivait sur des ruines.

Jean Yourry ATOUT, Uni Fm

Partager maintenant