La récente décision du Département d’État américain d’imposer des restrictions de visa à deux membres du Conseil présidentiel de transition n’est pas un simple geste administratif : elle constitue une démonstration théâtrale de pouvoir, une mise en scène spectaculaire de moralité tardive, destinée à rappeler à Haïti, comme à ses dirigeants, qui tient réellement les rênes. Le visa, devenu ici un instrument de coercition diplomatique, illustre l’absurdité d’une situation où le pays est littéralement étranglé par des diktats étrangers et paralysé par une élite politique défaillante.
Le plus cynique dans cette affaire, c’est que ces conseillers n’ont pas émergé du néant. Ils ont été légitimés, promus et soutenus depuis des années par les mêmes institutions internationales qui aujourd’hui brandissent la menace du visa comme un glaive moral. Si des liens obscurs avec des gangs existaient, ils étaient connus depuis longtemps. Le peuple haïtien, lucide et résilient, n’a jamais été dupe. Mais la morale américaine s’éveille seulement maintenant, quand il devient politiquement opportun de sanctionner ceux qu’on a autrefois tolérés.
Ce qui frappe, c’est la puérilité symbolique de la sanction : aucun mandat, aucune poursuite judiciaire, aucun mécanisme réel de justice. Le visa devient un outil de mise au pas, un bâton diplomatique destiné à intimider, à frapper l’orgueil des dirigeants et à masquer les échecs systématiques de la politique étrangère. Une grimace, un tampon consulaire, et tout le monde tremble. Cette diplomatie du spectacle traduit moins la volonté de combattre l’impunité que la peur de voir un acteur politique sortir des clous.
Mais il serait injuste de rejeter toute la faute sur les États-Unis. L’élite haïtienne, corrompue, complaisante et impuissante, a créé le terrain parfait pour que le visa devienne un instrument de chantage. Si ces responsables étaient à la hauteur de leurs fonctions, si l’État était fort et crédible, le visa ne serait qu’un simple document administratif. Au lieu de cela, il est devenu un oriflamme de dépendance, un symbole de réussite personnelle, un moyen de pression, et parfois, le principal horizon politique.
Le peuple, lui, continue de subir la double oppression : celle des gangs et celle de dirigeants incapables, mais aussi celle de puissances étrangères qui imposent leur calendrier, leur lecture de la moralité et leur pouvoir arbitraire. Les sanctions de visa, spectaculaires et médiatiques, ne font que sublimer l’impunité et accentuer le sentiment que la souveraineté haïtienne reste un mirage fragile.
Au final, Haïti est coincée dans un étau implacable, entre une diplomatie hypocrite qui se drape dans le vernis moral et des élites nationales qui ont trahi leur mandat historique. Tant que cette double faillite perdurera, le visa restera un bâton de dissuasion redoutable, et la souveraineté haïtienne ne sera qu’un mot ronflant, répété dans les discours mais vidé de sa substance.
Jean Yourry ATOUT, Uni Fm




