Les gangs servent-ils la justice ?

Les gangs servent-ils la justice ?

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En Haïti, la loi interdit formellement toute substance classée comme stupéfiant : marijuana, cocaïne, crack, héroïne, rien n’est toléré.

Mais depuis le week-end du 7 au 9 novembre 2025, le pays assiste à un spectacle surréaliste : des vidéos virales montrant ce qui serait une usine de marijuana, assortie de restes humains.
Des images terrifiantes attribuées à Apaid , figure bien connue du monde économique et politique, ont déclenché un séisme d’indignation nationale.

Pourtant, au lieu de réponses, le pays n’a eu droit qu’à un lourd silence.
Silence de la DCPJ, silence de la CONALD, silence du ministère de la Justice.
Même l’ambassade des États-Unis, habituellement si prompte à s’exprimer sur les affaires de drogue, reste muette.
Ce silence ne protège pas la loi — il l’enterre.

Et dans ce vide, les gangs s’invitent.
Armés, filmés, connectés, ils publient leurs propres enquêtes, leurs “preuves”, leurs sentences.
Ils se donnent le rôle de justiciers — une justice de rue, crue, expéditive, parfois applaudie par une partie du peuple.
Car dans un pays où l’État a déserté, le désordre devient le seul ordre possible.
Ainsi, paradoxalement, le crime s’habille de vertu.

Cette “utilité” apparente des gangs dans la justice n’est qu’un miroir déformant.
Oui, ils exposent parfois des vérités que la justice officielle étouffe.
Oui, leurs vidéos révèlent des scandales que les autorités ignorent.
Mais leur justice n’est pas celle du droit — c’est celle de la peur.
Une justice qui s’exerce sans procès, sans avocat, sans recours.
Une justice qui tue au nom du peuple mais pour son propre pouvoir.

Dans cette confusion, le peuple haïtien se retrouve pris au piège : entre un État absent et des justiciers autoproclamés.
Les puissants continuent d’échapper aux lois, les pauvres subissent la terreur, et la vérité devient une rumeur de plus.
Le gang, en prétendant “servir la justice”, ne fait que remplir le vide que l’État lui a laissé — un vide béant où le sang et la peur remplacent la loi.

L’affaire Apaid ne serait alors qu’un symptôme d’un mal plus profond : celui d’une République sans repères, où les frontières entre justice et criminalité se brouillent chaque jour un peu plus.
Les institutions ne parlent plus, les élites se taisent, et les fusils deviennent les nouveaux juges.

Les gangs ne servent pas la justice — ils servent le vide.
Et tant que ce vide existera, ils seront perçus, à tort, comme des acteurs nécessaires d’un ordre qui n’existe plus.
Le jour où l’État reprendra sa voix, leur “utilité” s’éteindra d’elle-même.
Mais pour l’instant, Haïti vit cette tragédie silencieuse : celle d’un pays où la loi s’efface, et où la justice se confond avec la vengeance.

Jean Yourry ATOUT, Uni Fm

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