Ruelle Vaillant : chronique d’un espoir brisé et d’un pays en dérive institutionnelle

Ruelle Vaillant : chronique d’un espoir brisé et d’un pays en dérive institutionnelle

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Ce samedi 29 Novembre 2025 ravive le trente-huitième anniversaire du massacre de la Ruelle Vaillant, événement funeste survenu le 29 novembre 1987, lorsque des citoyens déterminés à exercer un droit civique fondamental furent fauchés en pleine tentative d’ouvrir une ère nouvelle. Ce jour-là, un peuple meurtri par des décennies d’autoritarisme croyait enfin s’acheminer vers une respiration institutionnelle, fondée sur la souveraineté populaire, la dignité du suffrage et la promesse d’un État réconcilié avec ses valeurs essentielles.

Mais l’histoire a cruellement démenti cet élan. La transition qui se voulait lumineuse s’est progressivement muée en une démocratie désossée, une démocratie dénaturée, où les institutions subsistent davantage comme façades que comme forces structurantes. Les principes sont proclamés, mais rarement incarnés. La violence, elle, demeure l’arbitre silencieux d’une vie nationale privée de garanties véritables.

Après les tueries, les armes qui auraient dû disparaître se sont répandues encore plus largement, infiltrant les mains des jeunes comme une malédiction héritée. Ceux qui rêvaient d’avenir ingénieurs, éducateurs, journalistes, avocats ont été confrontés à un dilemme brutal : s’élever ou survivre. Trop souvent, la survie commande d’intégrer les sphères où la force prime sur le droit, où l’autorité se confond avec la prédation, où l’ambition unique consiste à conquérir puis à conserver un pouvoir sans légitimité.

Dans un pays qui aspirait à un renouveau institutionnel, la parole journalistique s’est trouvée muselée. La menace, la peur, les rafales qui tonnent à la place du dialogue, ont réduit au silence ceux dont la mission est d’éclairer la cité. Quant à la jeunesse, elle avance dans un présent saturé d’incertitudes, dépouillée d’aspirations tangibles, condamnée à naviguer entre résignation et exil intérieur.

La dégradation de la vie institutionnelle s’est aggravée au fil des années, jusqu’à frôler l’absurde. Un président a été assassiné en plein exercice de ses fonctions, plongeant l’État dans une vacance qui s’éternise. Le pays évolue depuis plus d’une décennie sans Parlement opérationnel, privé simultanément de chambre des députés et de Sénat. Et depuis plus de trois ans, aucune figure élue n’a incarné la magistrature suprême, laissant la nation dériver sans boussole, sans repère, sans incarnation démocratique authentique.

Ainsi se dresse la contradiction profonde qui prolonge l’ombre de la Ruelle Vaillant : une nation qui se veut régie par un ordre institutionnel mais dont les institutions ont cessé de jouer leur rôle cardinal. Une démocratie proclamée, mais démentie par les faits. Un État annoncé, mais jamais pleinement advenu.

Commémorer les victimes du 29 novembre 1987 ne consiste pas seulement à rappeler un épisode sanglant. C’est interroger, avec lucidité implacable, la promesse brisée d’un pays qui aurait dû surgir de ce drame plus fort et plus juste. C’est reconnaître que cette journée devait ouvrir un avenir et qu’elle marque, encore aujourd’hui, l’urgence d’une refondation profonde. Car une nation qui perd le sens du vote perd sa voix, et une nation privée de voix finit, inévitablement, par perdre son destin.

 

Jean Yourry ATOUT,Uni Fm

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