Quand un Alix Didier Fils-Aimé se rend dans le Sud du pays pour parler de santé publique, la scène pourrait prêter à confusion si elle n’était pas aussi profondément troublante. Car enfin, comment peut-on prétendre prioriser la santé dans un pays où la vie elle-même est constamment menacée, où des massacres se déroulent dans une impunité révoltante, sans réponse ferme ni action concrète de l’État ?
Le problème n’est pas que la santé publique soit secondaire. Elle est essentielle, urgente, évidente même. Mais elle devient presque indécente comme sujet central lorsque la sécurité publique est en ruine. Que vaut un hôpital, aussi moderne soit-il, si les citoyens ne peuvent même pas survivre pour y accéder ? Que signifie parler de soins dans un contexte où la mort violente est devenue une banalité quotidienne ?
La posture du dirigeant devient alors problématique, voire choquante. En tant que président du Conseil des ministres, Premier ministre et chef du Conseil Supérieur de la Police Nationale (CSPN), il concentre entre ses mains une part considérable du pouvoir d’État. Cette accumulation des fonctions pose une question fondamentale sur l’équilibre institutionnel. Où sont les contre-pouvoirs ? Où sont les mécanismes capables de limiter, de corriger, de redresser une gouvernance qui semble s’exercer sans véritable frein ?
Montesquieu écrivait que « le pouvoir arrête le pouvoir ». Cette idée fondatrice des démocraties modernes repose sur l’existence de forces parallèles capables de se surveiller mutuellement. Mais que reste-t-il de ce principe lorsque ces forces sont absentes, affaiblies ou réduites au silence ? Lorsque les corps intermédiaires disparaissent ou deviennent inopérants, le pouvoir cesse d’être un outil au service de la nation pour devenir une fin en soi.
Dans ce contexte, le déplacement dans le Sud apparaît moins comme une démarche de gouvernance que comme une opération de communication. Pendant ce temps, à Jean Denis, des familles pleurent leurs morts dans l’indifférence générale. Là où la présence du chef de l’État aurait eu un sens humain, symbolique et politique, il choisit un autre terrain, plus confortable, moins exposé, plus propice à la mise en scène.
Ce décalage entre les priorités affichées et les réalités vécues traduit une forme de déconnexion inquiétante. Le pays fait face à des défis structurels qui ne datent pas d’hier : insécurité chronique, institutions fragiles, absence de vision stratégique. Mais au lieu de s’attaquer à ces racines profondes, le pouvoir semble préférer détourner le regard, déplacer le débat, occuper l’espace médiatique sans affronter le cœur du problème.
Gouverner, ce n’est pas seulement parler. C’est choisir, agir, assumer. Et surtout, c’est répondre aux urgences réelles du peuple. Aujourd’hui, la première urgence n’est pas de convaincre, mais de protéger. Tant que cette priorité ne sera pas reconnue et traitée avec la gravité qu’elle exige, toute autre initiative, aussi louable soit-elle en apparence, sonnera creux.
Abdias DENIS
Spécialiste en développement
Philosophe – Politologue
Professeur – Journaliste
Essayiste – Pamphletaire




