Il y avait, en novembre 2024, une promesse. Une promesse solennelle, prononcée devant les médias, celle de « rétablir la sécurité », de « relancer l’économie » et de « conduire Haïti vers des élections libres et équitables ». Alix Didier Fils-Aimé, homme d’affaires propulsé à la tête du gouvernement par un Conseil présidentiel de transition (CPT) lui-même décrédibilisé, avait juré de faire mieux que ses prédécesseurs. Un an et demi plus tard, la réalité frappe avec la brutalité d’une crosse de fusil. La promesse était un mensonge. Et le peuple haïtien, lui, paye l’addition avec son sang.
Créé en avril 2024 pour restaurer la stabilité institutionnelle et organiser des élections avant le 7 février 2026, le Conseil présidentiel de transition (CPT) aura constitué l’un des échecs les plus cuisants de l’histoire politique récente d’Haïti. Composé de neuf membres issus de partis rivaux, gangréné dès le départ par des accusations de corruption et des soupçons de liens avec des groupes armés, le CPT n’a atteint aucun de ses trois objectifs fondamentaux : la sécurité, l’organisation des élections, le retour à l’ordre constitutionnel.
C’est dans ce terreau toxique que Fils-Aimé a pris ses fonctions. Il a succédé à Garry Conille limogé après cinq petits mois de mandat non pas à la suite d’une légitimité populaire ou d’un vote démocratique, mais d’un simple calcul politique entre factions qui se disputent les miettes du pouvoir. Un homme nommé par des conseillers eux-mêmes illégitimes : voilà la base fragile, pour ne pas dire fictive, sur laquelle repose l’autorité de l’actuel Premier ministre.
« Le CPT n’a atteint aucun de ses trois objectifs : la question de la sécurité, l’organisation des élections et le retour à l’ordre constitutionnel. » James Boyard, maître de conférences en sciences politiques, Université d’État d’Haïti, 2026.
Ce constat d’un universitaire haïtien résume à lui seul l’étendue du désastre. Et Fils-Aimé, loin de corriger le tir, a aggravé la situation en héritant des méthodes du CPT sans en rejeter les tares.
Sous la gouvernance de Fils-Aimé, les gangs haïtiens n’ont pas reculé. Ils ont prospéré. Selon les Nations Unies, ils contrôlent désormais 90 % de la capitale Port-au-Prince et ont tué près de 6 000 personnes en 2025. Ce chiffre glacial 6 000 morts civils en douze mois n’est pas seulement une statistique. C’est 6 000 familles brisées, 6 000 existences fauchées dans l’indifférence d’un gouvernement qui avait juré de les protéger.
Pire encore : pour la première fois depuis 2020, des zones auparavant considérées comme relativement stables sont tombées aux mains de la coalition criminelle Viv Ansanm. Entre février et octobre 2025, Kenscoff, l’Arcahaie, Mirebalais et Lascahobas ont été conquises par les gangs. En octobre 2025, près de 80 % de la région métropolitaine de Port-au-Prince et plus de 40 % du territoire national échappaient à toute autorité publique. La République d’Haïti n’est plus un État en déliquescence ; c’est un territoire morcelé, livré aux seigneurs de guerre pendant que le Premier ministre multiplie les réunions protocolaires dans la quiétude blindée de la Primature.
« Ces pertes de territoire symbolisent l’échec de la stratégie de sécurité annoncée par le gouvernement de transition. » Panel d’experts des Nations Unies, rapport 2025.
À Port-au-Prince, des familles entières vivent barricadées, terrorisées, incapables d’aller au marché, à l’école ou à l’hôpital. Dans les provinces l’Artibonite, le Centre, le Nord-Ouest les gangs étendent leurs tentacules, imposant des taxes d’extorsion, violant les femmes, brûlant les maisons. Près de 1,5 million d’Haïtiens ont été déplacés. Deux millions souffrent de la faim. Et le Premier ministre parle de « processus de révision constitutionnelle ».
Les chiffres économiques sous Fils-Aimé sont accablants. La Banque mondiale enregistre une contraction du PIB de 3,8 % en 2025. Le chômage urbain dépasse 60 %. L’inflation atteint 47 %. Plus de 64 % des 11,7 millions d’Haïtiens vivent avec moins de 3,65 dollars par jour. Pratiquement 50 % de la population est en situation d’insécurité alimentaire.
Ces données ne sont pas le produit du hasard. Elles sont la conséquence directe d’une gouvernance qui a choisi de protéger les intérêts d’une élite économique et politique bien connectée, au détriment des millions de citoyens qui n’ont ni nom ni réseau. Pendant que les marchands de Port-au-Prince fuient les balles dans les rues, pendant que les familles de l’Artibonite enterrent leurs morts, le gouvernement Fils-Aimé organise des visites officielles au Chili, reçoit des délégations diplomatiques dans l’apparat républicain et publie des communiqués de satisfaction sur les réseaux sociaux.
« Les prix sont extrêmement élevés. Nous avons une inflation de 25,7 %, ce qui nous place en quatrième position parmi les pays les plus inflationnistes du continent américain. » Énomy Germain, économiste, Université d’État d’Haïti (RFI).
L’un des aspects les plus révoltants de l’administration Fils-Aimé est la manière dont elle a transformé la fonction publique en espace de récompense pour amis, proches et alliés politiques. Ce Premier ministre, présenté à son arrivée comme un technocrate neutre et rigoureux, a rapidement révélé sa véritable nature : celle d’un gestionnaire du réseau, non de l’État.
Le remaniement ministériel de mars 2026, qualifié officiellement de réponse à la crise, a profondément choqué les observateurs. La désignation de Mme Raina Forbin au Ministère des Affaires étrangères, dans un contexte où la Constitution encadre strictement l’accès aux fonctions ministérielles, a suscité de vives critiques. Au sein du gouvernement figurent des personnalités faisant l’objet de controverses ou de reproches liés à leur gestion publique antérieure, en flagrante contradiction avec les exigences de probité proclamées par le Pacte national pour la stabilité.
« Le gouvernement actuel révèle une construction politique marquée par l’arrogance, le favoritisme et des contradictions flagrantes avec les engagements publics pris devant le peuple haïtien. Les promesses de rigueur ont cédé la place à des nominations controversées. »
Lettre ouverte à la communauté internationale, un jeune de Port-de-Paix, mars 2026.
Dans le système Fils-Aimé, les portefeuilles ministériels ne récompensent pas la compétence ni le dévouement au bien public. Ils achètent des fidélités, consolident des alliances, et permettent à une classe de privilégiés d’accéder aux ressources de l’État les mêmes ressources qui devraient financer les hôpitaux débordés, les routes éventrées, les écoles sans enseignants. Plusieurs groupes signataires du Pacte national se sont désistés, dénonçant un manque de transparence et une méthode unilatérale de gouvernance. Le constat est sans appel : Fils-Aimé gouverne pour son cercle, pas pour son peuple.
Haïti n’a plus de représentants élus au niveau national depuis janvier 2023. Son parlement est inactif depuis 2019. Les dernières élections remontent à 2015-2016. Et les prochaines ? Théoriquement prévues pour août et décembre 2026, elles demeurent une perspective hautement incertaine. En octobre 2025, le Conseil électoral provisoire a lui-même reconnu qu’organiser un scrutin avant février 2026 était « impossible ». L’International Crisis Group estimait dès février 2025 que toute élection cette année-là serait « irréaliste ».
La raison est simple : comment organiser des élections quand les gangs contrôlent la quasi-totalité de la capitale, quand des millions de déplacés ont perdu leur carte électorale, quand Jimmy Chérizier dit « Barbecue » envisage lui-même de se présenter à la présidence ? Sous Fils-Aimé, les conditions minimales d’un scrutin crédible ne sont pas réunies. Et les divisions au sein du CPT, puis sa dissolution chaotique, ont paralysé la formation du Conseil électoral provisoire et retardé tout calendrier réaliste.
Un pays sans parlement, sans président élu, sans élections en vue, dirigé par un Premier ministre nommé par un conseil illégitime et désormais dissous : c’est la démocratie haïtienne sous Fils-Aimé. Un désert institutionnel que personne ne semble pressé de reverdir.
Le soutien affiché de Washington à Fils-Aimé est révélateur. Fin janvier 2026, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a personnellement souligné l’importance de son maintien au poste de Premier ministre. Quelques jours plus tôt, le département d’État avait sanctionné deux membres du CPT et un ministre pour liens présumés avec des gangs mais Fils-Aimé, lui, était protégé. Le Canada et l’Union européenne ont également mis en garde contre tout changement politique à la tête du pays.
Cette protection internationale a un prix. Elle permet à Fils-Aimé de se maintenir au pouvoir non pas par légitimité populaire, mais par validation externe. C’est un Premier ministre qui répond davantage aux attentes de Washington qu’aux cris de désespoir de Cité Soleil, de Martissant, de l’Artibonite ou de Ouanaminthe. Un dirigeant adoubé par des puissances étrangères, pendant que ses propres concitoyens meurent sous les balles des gangs ou meurent lentement de faim dans des camps de déplacés.
« Encore une fois, on a l’impression de revenir à la case départ. »
Jean-Michel Lapin, ancien Premier ministre d’Haïti, février 2026.
Cette phrase, prononcée par un homme qui a lui-même exercé le pouvoir, résume avec une précision douloureuse le sentiment général. Haïti tourne en rond. Et Fils-Aimé en est le dernier symbole en date un symbole d’immobilisme habillé en discours d’action.
Alix Didier Fils-Aimé possède une chaîne de pressings. Ce n’est pas un crime. Mais lorsque l’homme d’affaires devient Premier ministre d’une nation ravagée, la question qui s’impose est la suivante : pour qui gouverne-t-il vraiment ? Pour les femmes violées à Cité Soleil ? Pour les marchands déplacés du marché de la Clugny ? Pour les écoliers de Mirebalais qui ne peuvent plus aller à l’école parce que les gangs ont pris la ville ? Pour les déplacés qui dorment sous des bâches, à Delmas ou à Tabarre ?
Les faits répondent à cette question avec une froide clarté. Sous sa gouvernance, les gangs ont progressé, l’économie s’est effondrée, les nominations ont favorisé les proches, les élections ont été repoussées, et le peuple haïtien celui des bidonvilles, des provinces oubliées, des marchés bombardés a continué de souffrir en silence, livré à lui-même. Alix Didier Fils-Aimé n’est pas seulement un Premier ministre qui a échoué. C’est un Premier ministre qui semble avoir choisi de ne pas réussir du moins pas pour les gens ordinaires.
L’histoire d’Haïti est tragiquement jalonnée de dirigeants qui ont transformé la détresse du peuple en tremplin personnel. Fils-Aimé, dans la continuité de cette tradition maudite, s’inscrit désormais dans ce panthéon de l’indifférence institutionnalisée. Pendant que Port-au-Prince brûle, il signe des pactes. Pendant que les provinces saignent, il reçoit des ambassadeurs. Pendant que la faim ronge les entrailles de deux millions d’Haïtiens, lui et ses alliés se partagent les ministères comme on se distribue des parts d’un gâteau.
QUESTIONS AUX DÉCIDEURS ET À L’HISTOIRE
Première question , À Alix Didier Fils-Aimé lui-même : Combien de temps encore prétendrez-vous gouverner pour le peuple haïtien, quand chaque chiffre de l’ONU, chaque rapport de la Banque mondiale, chaque cadavre dans les rues de Port-au-Prince et chaque témoignage des déplacés prouve que votre gouvernement administre la souffrance au lieu de la combattre, et que les seuls qui profitent réellement de votre passage à la Primature sont ceux que vous avez nommés, placés et récompensés ?
Deuxième question , À la communauté internationale qui le soutient : En continuant de protéger et de légitimer Alix Didier Fils-Aimé malgré l’échec documenté de sa gouvernance, le favoritisme de ses nominations et l’aggravation dramatique de la crise humanitaire et sécuritaire en Haïti, n’êtes-vous pas complices de la souffrance d’un peuple que vous prétendez vouloir aider et jusqu’à quand votre appui politique à un homme sera-t-il plus fort que votre engagement envers les droits fondamentaux de onze millions d’Haïtiens ?
Éditorial / Love-Marckendy PAUL , Journaliste ,Juriste lovemarckendypaul@gmail.com




