À Saint-Kitts-et-Nevis, les chefs d’État posent, débattent, publient des communiqués. Le 50ᵉ sommet de la CARICOM se veut stratégique, ambitieux, tourné vers l’action. Pendant ce temps, Haïti lutte pour sa survie institutionnelle.
La présence du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé n’est pas anodine. Elle intervient à un moment où l’État haïtien est contesté, affaibli, fragmenté. Ce déplacement n’est pas une simple mission diplomatique. C’est une opération de crédibilité.
Mais la crédibilité ne se décrète pas. Elle se prouve.
Un sommet sous haute tension régionale
La CARICOM ne peut plus traiter la crise haïtienne comme un dossier périphérique. L’instabilité d’Haïti déborde désormais sur toute la région : pression migratoire, inquiétudes sécuritaires, fragilités économiques.
La solidarité régionale est invoquée à chaque sommet. Mais cette solidarité doit maintenant produire des mécanismes concrets : coordination sécuritaire, exigence de résultats, suivi politique rigoureux. Sans cela, la rhétorique communautaire devient un rituel diplomatique vidé de substance.
Le “pacte” : démonstration politique ou écran de fumée ?
Le chef du gouvernement haïtien arrive avec un “pacte” présenté comme preuve d’un consensus national. Sur le plan stratégique, l’intention est claire : rassurer les partenaires, montrer que la transition politique avance, envoyer le signal qu’un cadre électoral est en construction.
Mais une question demeure : ce pacte engage-t-il réellement les forces capables d’influencer la stabilité du pays ?
Un document signé ne neutralise pas les groupes armés. Un texte consensuel ne restaure pas automatiquement l’autorité de l’État. Une promesse électorale ne garantit pas des conditions sécuritaires suffisantes.
Si ce pacte n’est pas accompagné d’un calendrier public, d’une durée de la troisième phase de la transition, d’indicateurs mesurables et d’un mécanisme de mise en œuvre transparent, il risque d’apparaître comme un outil diplomatique plutôt qu’un instrument de transformation nationale.
La tentation du théâtre diplomatique
Les sommets régionaux produisent souvent des images fortes : déclarations communes, photos officielles, engagements solennels.
Mais Haïti ne peut plus se contenter d’images.
Chaque rencontre internationale qui ne débouche pas sur des avancées tangibles creuse un peu plus le fossé entre la classe politique et la population. Le peuple haïtien ne vit pas dans les communiqués. Il vit dans une réalité marquée par l’insécurité, l’incertitude et la paralysie économique.
Le décalage devient insoutenable.
La CARICOM face à sa responsabilité historique
La région a toujours joué un rôle d’accompagnement dans les crises haïtiennes. Elle a servi de médiateur, de plateforme diplomatique, de relais international.
Mais aujourd’hui, l’enjeu est différent. Il ne s’agit plus seulement d’appuyer. Il faut encadrer, exiger, suivre.
Soutenir Haïti ne signifie pas cautionner toutes les démarches sans évaluation. La solidarité ne doit pas devenir complaisance.
La CARICOM doit poser des questions précises :
1) Quel est le calendrier exact de la transition ?
2) Quels sont les mécanismes de contrôle ?
3) Qui garantit la sécurité minimale nécessaire aux élections ?
4) Quelles sont les étapes vérifiables ?
Sans ces exigences, le sommet risque d’être un épisode de plus dans une longue série de rendez-vous manqués.
L’heure des actes
Haïti se trouve à un point de bascule.
Soit ce 50ᵉ sommet devient un tournant stratégique, avec des engagements clairs et un suivi structuré.
Soit il s’ajoute à la liste des occasions diplomatiques sans lendemain.
Le pays n’a plus de marge pour les illusions politiques.
Ce que l’histoire retiendra ne sera pas le ton des discours ni la chaleur des poignées de main. Elle retiendra une seule chose : y a-t-il eu un changement réel après ce sommet ?
Haïti ne peut plus survivre à un autre exercice de façade.
La région non plus ne peut plus se permettre l’inaction déguisée en solidarité.
Abdias DENIS
Spécialiste en développement
Philosophe – Politologue
Journaliste – Professeur
Essayiste – Pamphletaire




