Après chaque attaque, un bilan… et l’illusion du contrôle

Après chaque attaque, un bilan… et l’illusion du contrôle

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En Haïti, la répétition des drames sécuritaires semble désormais suivre un rituel immuable. Une attaque survient, des vies sont fauchées, des infrastructures sont détruites. Puis, quelques heures plus tard, la Police nationale d’Haïti intervient publiquement pour dresser un bilan. Des chiffres, des précisions, parfois des promesses. Et puis… plus rien. Jusqu’au prochain drame.

L’attaque du sous-commissariat de Seguin, à Marigot, dans la nuit du 13 au 14 avril 2026, illustre une fois de plus ce cycle inquiétant. Selon les informations disponibles, des dizaines d’hommes lourdement armés ont pris d’assaut le poste vers 3h30 du matin. Les policiers, visiblement dépassés par la puissance de feu, ont riposté avant de se replier. Derrière eux, le chaos.

Le bilan est accablant : six civils tués, trois policiers blessés, des véhicules incendiés, du matériel emporté. Mais au-delà de ces chiffres, une réalité plus dérangeante émerge : celle d’un État qui constate, mais n’anticipe pas.

Le plus troublant dans cette affaire reste sans doute les alertes ignorées. Plusieurs sources concordantes indiquent que des informations faisaient état d’une attaque imminente dans la zone. Ces signaux n’étaient ni isolés ni récents. Ils circulaient depuis plusieurs jours. Pourtant, aucune disposition sérieuse n’a été prise pour renforcer la sécurité du sous-commissariat. Les agents ont ainsi été laissés dans une position de vulnérabilité face à des assaillants manifestement mieux armés et organisés.

Cette absence d’anticipation ne peut être considérée comme un simple oubli. Elle révèle des failles structurelles dans la gestion du renseignement, dans la chaîne de commandement, et surtout dans la capacité de l’institution à agir en amont. Une police qui subit au lieu de prévenir finit inévitablement par courir derrière les événements.

Comme dans de nombreux cas similaires, l’intervention des forces de l’ordre est intervenue après l’attaque. Des unités spécialisées ont été déployées pour reprendre le contrôle d’un territoire déjà ravagé. Cette logique d’intervention tardive est devenue la norme, alimentant une communication institutionnelle centrée sur la « reprise de contrôle », alors que les assaillants ont déjà quitté les lieux.

Le décalage entre le discours officiel et la réalité du terrain devient de plus en plus frappant. À chaque nouvelle attaque, la population constate les mêmes scènes : absence de prévention, lenteur dans la réaction, et incapacité à contenir des groupes armés de mieux en mieux structurés.

L’un des aspects les plus troublants reste le rôle des civils dans ce type d’affrontement. À Seguin, les victimes tentaient d’aider la police. Ce fait soulève une interrogation majeure : comment expliquer que des citoyens se retrouvent en première ligne dans des opérations sécuritaires ? Cette situation traduit une défaillance profonde de la mission de protection que l’État est censé assurer.

L’attaque de Seguin confirme également une évolution inquiétante de l’insécurité en Haïti. La violence armée ne se limite plus à certaines zones urbaines, elle s’étend progressivement à d’autres régions, révélant la fragilité des dispositifs de sécurité sur l’ensemble du territoire.

Face à cette réalité, la Police nationale d’Haïti semble enfermée dans une approche réactive. Les interventions ponctuelles remplacent une véritable stratégie de prévention. L’absence de plan clair et durable renforce le sentiment d’improvisation et d’impuissance.

Il ne s’agit pas d’ignorer les difficultés auxquelles l’institution est confrontée, notamment le manque de moyens et la pression constante. Mais ces contraintes ne peuvent justifier la répétition des mêmes défaillances. Publier un bilan après chaque attaque est nécessaire, mais cela ne peut suffire.

Ce que la population attend aujourd’hui, ce sont des actions concrètes, une capacité réelle à anticiper les menaces et à protéger efficacement les citoyens. Car tant que la réponse se limitera à constater les pertes après coup, l’insécurité continuera de progresser.

À Seguin comme ailleurs, une question demeure : jusqu’à quand ?

Jean Yourry ATOUT, UNI FM

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