La rançon des routes : quand circuler en Haïti devient un luxe mafieux

La rançon des routes : quand circuler en Haïti devient un luxe mafieux

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Transporter un camion de marchandises vers Jacmel coûterait désormais jusqu’à 1 400 dollars américains. Pas à cause du carburant. Pas à cause des taxes officielles. Pas à cause d’un système moderne de péage. Non. Ce prix est celui du chaos, de l’extorsion et de l’effondrement total de l’État haïtien.

Dans quel pays normal faut-il payer une fortune pour simplement traverser son propre territoire ?

Cette situation n’est pas un accident. Elle est devenue un système. Un système où les routes nationales sont livrées aux groupes armés, aux rackets organisés et aux intérêts obscurs qui prospèrent sur la destruction du pays. Les axes routiers restent volontairement paralysés pendant que d’autres circuits économiques — maritimes et aériens  prennent de l’importance et enrichissent une minorité déjà puissante.
Tout cela soulève une question fondamentale : à qui profite réellement ce chaos ?

Car pendant que les petits commerçants s’effondrent, pendant que les prix explosent sur les marchés, pendant que les familles peinent à se nourrir, certains continuent de faire fortune. Derrière chaque route bloquée, derrière chaque camion rançonné, derrière chaque cargaison retardée, il y a des intérêts économiques qui se nourrissent de la souffrance collective.

Le peuple paie deux fois : d’abord par la peur, ensuite par la misère.

Quand un transporteur doit débourser 1 400 dollars pour atteindre Jacmel, ce coût se répercute immédiatement sur les produits. Le riz augmente. L’huile augmente. Les matériaux augmentent. Les médicaments augmentent. Tout devient inaccessible dans un pays où la majorité survit déjà dans une pauvreté extrême. Ainsi, le racket des routes devient une machine géante de paupérisation nationale.

D’un côté, une minorité s’enrichit dans le désordre. De l’autre, la majorité s’enfonce dans l’appauvrissement et l’humiliation. Voilà la vérité brutale du pays actuel : le chaos est devenu une économie rentable.

Plus le désordre grandit, plus certains accumulent du pouvoir et de l’argent. Plus les routes deviennent dangereuses, plus certains monopoles se renforcent. Plus l’État disparaît, plus les prédateurs prospèrent. Ce n’est plus seulement une crise sécuritaire ; c’est une industrie du malheur.

Et pendant ce temps, les autorités observent, publient des communiqués vides et multiplient les promesses sans lendemain. Aucun plan sérieux pour sécuriser les routes. Aucune volonté visible de démanteler les réseaux criminels. Aucune politique économique capable de protéger les citoyens contre cette asphyxie organisée.

Le plus révoltant est que cette normalisation de l’anormal devient progressivement acceptée. On finit par considérer comme “normal” qu’un camion doive payer une rançon pour circuler. On finit par intégrer la peur dans les coûts de fonctionnement du pays. On finit par vivre dans une économie où le crime fixe les prix.

Mais un pays ne peut pas survivre longtemps ainsi.

Une nation où les routes appartiennent aux gangs n’est plus véritablement une nation souveraine. Une économie contrôlée par l’insécurité est une économie condamnée à la famine sociale. Et un pouvoir incapable de garantir la libre circulation des personnes et des marchandises devient complice, par son inaction, de la destruction nationale.

Haïti étouffe. Et pendant que le peuple s’appauvrit chaque jour davantage, les marchands du chaos continuent tranquillement de récolter les bénéfices de l’effondrement.

Abdias DENIS
Spécialiste en Développement
Philosophe – Politologue
Professeur – Journaliste
Essayiste – Pamphletaire

24 heures

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