Chaque 18 mai, les autorités haïtiennes ressortent les mêmes cérémonies, les mêmes discours creux, les mêmes parades figées. On brandit le drapeau, on invoque Vertières, on célèbre l’armée indigène et l’héroïsme des ancêtres. Pourtant, une question brutale s’impose : quel sens peut encore avoir cette célébration dans un pays noyé sous un déluge de violences, où le sang coule à ciel ouvert pendant que l’État s’effondre morceau par morceau ?
Aujourd’hui, Haïti n’est pas simplement en crise. Le pays est en train d’être dévoré vivant. Les gangs imposent leur loi, les familles fuient leurs quartiers, les enfants grandissent au rythme des rafales, les routes sont coupées, les villes terrorisées, et la quasi-totalité du territoire vit sous la peur permanente. Pendant ce temps, ceux qui dirigent le pays paradent en blanc, souriants, impeccables, comme si la nation n’était pas plongée dans une tragédie historique.
Le blanc. Quelle indécence.
Dans un pays où les rues sont tachées de sang, où les cris des déplacés couvrent les hymnes officiels, où les mères enterrent leurs fils sans justice ni secours, voir les officiels vêtus de blanc relève d’une obscénité politique et morale. Ce blanc n’incarne ni la paix ni la pureté. Il symbolise plutôt la déconnexion totale d’une caste dirigeante hors-sol, incapable de regarder la réalité du peuple qu’elle prétend représenter.
Comment peut-on célébrer le drapeau quand l’État n’arrive même plus à protéger ce qu’il représente ? Que vaut un emblème national quand des citoyens ne peuvent plus circuler librement dans leur propre pays ? Quel hommage rend-on à Dessalines, à Capois-La-Mort, aux soldats de Vertières, quand la souveraineté nationale est piétinée chaque jour par des groupes armés qui dictent leur loi jusque dans les centres du pouvoir ?
L’armée indigène s’est battue pour arracher la dignité, la liberté et la souveraineté d’un peuple humilié par l’esclavage et la barbarie coloniale. Ces hommes sont morts pour que cette terre appartienne enfin à ses enfants. Leur victoire fut glorieuse parce qu’elle portait une vision : celle d’un peuple debout, maître de son destin, capable de défendre sa dignité au prix du sang.
Et aujourd’hui ?
Aujourd’hui, nous sommes plongés dans une honte nationale abyssale. Le pays de Vertières est devenu le théâtre d’une faillite généralisée. Ceux qui gouvernent ne portent ni le courage des ancêtres ni leur sens du sacrifice. Ils administrent les ruines, protègent leurs privilèges et regardent le peuple sombrer avec un cynisme froid. Ils parlent de patriotisme pendant que la nation se désintègre. Ils célèbrent le drapeau pendant que le territoire échappe à tout contrôle.
Le plus tragique est peut-être là : la mémoire des héros est utilisée comme décor par ceux-là mêmes qui trahissent tout ce pour quoi ces héros ont combattu.
Le 18 mai devrait être un jour de réflexion douloureuse, un jour de vérité nationale, un jour où l’on regarde en face l’effondrement du pays et la responsabilité écrasante de ses dirigeants. Mais non. On préfère les fanfares au courage politique, les cérémonies au sursaut national, les costumes blancs aux larmes du peuple.
Un drapeau n’a de sens que lorsqu’il protège une nation vivante. Sinon, il devient un tissu agité au-dessus des ruines.
Et c’est peut-être cela, aujourd’hui, la tragédie haïtienne : nous continuons à célébrer les symboles pendant que la patrie elle-même agonise.
Abdias DENIS
Spécialiste en Développement
Philosophe – Politologue
Professeur – Journaliste
Essayiste – Pamphletaire




