La dégradation publique de deux militaires des Forces Armées d’Haïti accusés d’avoir détourné quatre sacs de sucre a suscité de nombreuses réactions. Pourtant, au-delà de l’émotion provoquée par les faits allégués, une question fondamentale mérite d’être posée : dans un État qui se réclame du droit, peut-on punir avant de juger ?
Les accusations portées contre ces soldats sont graves. Si elles sont fondées, les responsables doivent répondre de leurs actes devant les instances compétentes. Toutefois, la gravité d’une accusation ne dispense jamais les autorités de respecter les garanties reconnues à tout citoyen. La présomption d’innocence n’est pas un privilège accordé aux personnes exemplaires ; elle constitue une protection juridique accordée à tous, précisément lorsque l’opinion publique réclame une sanction immédiate.
L’image de militaires publiquement humiliés et privés de leurs insignes soulève donc un malaise. Une sanction administrative peut certes être envisagée dans certaines circonstances, mais lorsqu’elle prend la forme d’une exposition publique destinée à marquer les esprits, elle risque de transformer la discipline en démonstration de force et la justice en spectacle.
Cette affaire pose également la question de la cohérence de l’action gouvernementale. Alors que les autorités affirment vouloir combattre l’impunité, plusieurs secteurs de la société dénoncent depuis longtemps l’absence de résultats concrets dans la lutte contre l’insécurité, la corruption et la criminalité organisée. Beaucoup s’interrogent sur le contraste entre la fermeté affichée à l’égard de deux soldats subalternes et les difficultés persistantes à demander des comptes aux détenteurs de responsabilités plus élevées.
Le débat dépasse donc largement le sort des deux militaires concernés. Il touche à la manière dont l’État exerce son pouvoir. Une démocratie se mesure moins à sa capacité de sanctionner qu’à sa capacité de le faire dans le respect des règles qu’elle impose à tous.
En définitive, la véritable question n’est pas de savoir si ces soldats doivent être sanctionnés. Elle est de déterminer si les procédures utilisées pour les sanctionner respectent les principes fondamentaux du droit. Car lorsqu’un État s’autorise à contourner les garanties juridiques pour punir des citoyens impopulaires, il fragilise les droits de tous les autres.
Jean Yourry ATOUT, Uni Fm




