Les prisonnières de la nuit : quand l’insécurité condamne aussi les travailleuses du sexe

Les prisonnières de la nuit : quand l’insécurité condamne aussi les travailleuses du sexe

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À Port-au-Prince, la nuit n’appartient plus à ceux qui cherchent à vivre. Elle appartient à ceux qui imposent leur loi par les armes.

Lorsque le soleil disparaît derrière les montagnes, la capitale haïtienne se transforme en un immense territoire de peur. Les rues se vident, les commerces ferment plus tôt et le silence, régulièrement brisé par des rafales d’armes automatiques, rappelle que la ville est devenue une succession de zones contrôlées par des groupes armés.

Dans cette réalité où chacun tente de survivre, il existe une catégorie de femmes dont on parle rarement : les travailleuses du sexe. Elles aussi sont victimes de cette violence qui bouleverse toutes les activités économiques et sociales du pays.

Au détour d’une rue faiblement éclairée, j’aperçois une femme enveloppée d’un foulard sombre. Son regard est méfiant. Elle accepte de parler, à condition que son véritable nom ne soit jamais révélé. Appelons-la Marie-Ange.

« Vous êtes journaliste ? » demande-t-elle avant même que je prononce un mot.

Lorsque je lui explique vouloir comprendre ce que vivent les femmes de son milieu, elle esquisse un sourire fatigué.

« Les gens savent déjà que notre vie est difficile. Mais ils ne savent pas que maintenant, chaque client peut être notre dernier. »

Sa voix est calme, presque résignée.

Elle raconte qu’autrefois, malgré les risques inhérents à son activité, certaines règles existaient. Les clients étaient souvent connus. Les hôtels accueillaient encore des voyageurs. Les bars servaient de lieux de rencontre relativement sécurisés.

Aujourd’hui, tout a changé.

Plusieurs hôtels ont fermé leurs portes. D’autres sont occupés ou contrôlés par des groupes armés. Les quartiers autrefois fréquentés sont devenus inaccessibles. Les déplacements eux-mêmes représentent désormais un danger permanent.

« Aujourd’hui, on peut monter dans une voiture… et ne jamais revenir. »

Autour d’elle, plusieurs collègues ont disparu.

Certaines ont été enlevées.

D’autres sont introuvables depuis des mois.

Personne ne sait réellement ce qu’elles sont devenues.

La peur circule désormais plus vite que les clients.

Je lui demande pourquoi elle continue malgré tout.

Elle baisse les yeux.

« Parce que je dois manger. Parce que je n’ai pas étudié. Parce que personne ne m’attend à la maison. »

Cette réponse résume à elle seule la tragédie sociale qui nourrit la prostitution en Haïti : la pauvreté, l’absence d’opportunités et l’abandon institutionnel.

Mais aujourd’hui, même cette activité de survie ne permet plus de survivre.

Les clients se font rares. Beaucoup ont quitté le pays. Ceux qui restent ne disposent plus des mêmes moyens financiers. Et dans plusieurs quartiers, ce sont désormais les hommes armés qui imposent leur propre loi.

« Ils prennent ce qu’ils veulent. Souvent, ils ne paient pas. Et si une femme proteste, elle risque de ne jamais rentrer chez elle. »

Ces quelques mots suffisent à mesurer l’effondrement d’un univers déjà extrêmement précaire.

Longtemps qualifiée de « plus vieux métier du monde », la prostitution n’est plus seulement confrontée à la stigmatisation ou aux difficultés économiques. En Haïti, elle est désormais frappée de plein fouet par l’effondrement sécuritaire.

Les femmes qui en vivent ne demandent pas la compassion. Elles réclament simplement ce que toute personne devrait pouvoir espérer : rentrer vivante après une journée de travail.

Avant de nous quitter, Marie-Ange regarde une voiture ralentir à quelques mètres d’elle.

Elle hésite.

Puis avance lentement.

Je reste immobile.

Dans un autre pays, cette scène pourrait annoncer le début d’une négociation.

À Port-au-Prince, elle ressemble davantage au début d’une disparition.

Car lorsque l’insécurité devient la règle, même les derniers refuges de la survie finissent par disparaître.

Et derrière les statistiques sur les enlèvements, les assassinats ou les territoires perdus, il existe des femmes dont les histoires ne feront jamais la une.

Elles continuent pourtant de marcher dans la nuit, prisonnières d’une ville qui ne leur laisse plus aucune issue.

Jean Yourry ATOUT, Uni Fm

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