Le décor était planté ce vendredi 5 juin à Pétion ville, dans les locaux du Conseil électoral provisoire (CEP) : une cérémonie d’installation sous haute tension, marquée par un malaise palpable et l’absence manifeste d’unanimité. En procédant à l’installation d’Uder Antoine au poste de directeur général, le pouvoir exécutif a ouvertement ignoré les réserves formulées par les conseillers électoraux, franchissant une étape supplémentaire dans une stratégie de pilotage solitaire qui inquiète les observateurs de la vie politique haïtienne.
L’installation intervient dans un climat délétère, après plusieurs jours de bras de fer entre le gouvernement du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé et le CEP. Malgré une correspondance officielle du Conseil demandant l’ouverture d’un dialogue pour trouver une solution consensuelle, l’exécutif a fait le choix de la méthode forte, s’appuyant sur un arrêté publié dans Le Moniteur. Ce passage en force est d’autant plus préoccupant qu’il survient dans le sillage de la promulgation d’un nouveau décret électoral, le 2 juin dernier. Ce texte, qui prévoit l’élargissement des attributions de la direction générale du CEP, semble avoir été le catalyseur de la mésentente. Pour le Conseil, la nomination d’un directeur dont le contrat avait été récemment révoqué par ses membres allant jusqu’à lui interdire l’accès aux locaux ressemble à une ingérence directe dans le fonctionnement interne de l’institution.
Désormais en fonction, Uder Antoine hérite d’une mission périlleuse. S’il doit officiellement superviser l’administration et la logistique en vue des prochaines élections, sa légitimité est d’ores et déjà entravée par la contestation des membres de l’institution qu’il est censé diriger. La situation soulève une question fondamentale : comment une institution peut-elle organiser des scrutins crédibles et inclusifs si elle est elle-même fracturée dès ses fondements administratifs ? En privilégiant la “continuité administrative” sur le consensus politique, le gouvernement risque de fragiliser durablement la confiance des acteurs politiques et de la population, alors que le pays attend désespérément un retour à la normalité constitutionnelle après des années d’instabilité.
Les critiques ne se limitent pas à la procédure de nomination ; elles reflètent une crainte plus large, celle d’une mainmise de l’exécutif sur l’organe électoral. Si certains partenaires internationaux saluent l’avancée du cadre légal, ils ne peuvent ignorer que la validité d’un processus électoral en Haïti repose autant sur la qualité des textes juridiques que sur la perception d’impartialité de ceux qui les appliquent. En tournant le dos au dialogue, le gouvernement s’isole et envoie un signal contradictoire : d’un côté, une volonté affichée d’organiser des élections générales cette année ; de l’autre, une gestion qui ravive les vieux démons de l’hégémonie politique.
Uder Antoine est maintenant au cœur de cet engrenage. Son succès, et par extension celui du processus électoral, ne dépendra pas uniquement de ses compétences techniques, mais de sa capacité à apaiser les tensions avec les conseillers électoraux. À défaut, cette installation risque de rester dans les mémoires non pas comme le début des préparatifs électoraux, mais comme le premier acte d’une nouvelle crise institutionnelle que le pays, au vu de sa fragilité actuelle, ne peut tout simplement pas se permettre.
Jean Yourry ATOUT, Uni Fm




