Depuis Washington, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a cru bon de hausser le ton. Face aux micros de Radio Magik9, il a qualifié d’« impensable » le budget de 250 millions de dollars soumis par le Conseil Électoral Provisoire (CEP) pour l’organisation des élections. Un mot fort. Un mot qui claque. Mais surtout, un mot qui interroge.
Car dans un pays où tout, ou presque, est devenu « impensable » l’insécurité galopante, l’effondrement des institutions, la misère qui s’étend voilà que ce sont les élections qui deviennent soudainement trop coûteuses. Comme si la démocratie, elle aussi, devait désormais être négociée à rabais.
Le chef du gouvernement invoque la détresse du peuple pour justifier son refus. Argument commode, presque imparable. Mais difficile de ne pas y voir une posture politique soigneusement calibrée. Car enfin, où était cette rigueur budgétaire lorsque l’État s’enlisait dans des dépenses opaques et des priorités discutables ? Pourquoi cette soudaine lucidité au moment précis où il s’agit de financer un processus électoral censé mettre fin à la transition ?
Derrière cette sortie médiatique se dessine un parfum de contradiction. D’un côté, Alix Didier Fils-Aimé jure que les élections figurent parmi les trois priorités majeures de son gouvernement. De l’autre, il refuse d’en assumer le coût. Une équation politique pour le moins étrange, où l’on proclame l’urgence tout en freinant les moyens d’y répondre.
Et comme pour déplacer le centre de gravité du débat, le Premier ministre brandit la carte sécuritaire. Toujours sur Radio Magik9, il insiste : la priorité des priorités reste la lutte contre l’insécurité. Il appelle à un soutien international accru, réclame des fonds pour la Force de Répression des Gangs (FRG), et prend ses distances avec les missions internationales du type MMAS.
Un discours qui sonne juste… mais qui sonne aussi comme un écran de fumée. Car si la sécurité est effectivement la clé, elle ne peut éternellement servir de prétexte à l’immobilisme politique. À force de repousser les échéances au nom de conditions idéales jamais réunies, le risque est grand de transformer la transition en un état permanent.
Dans ce bras de fer feutré avec le Conseil Électoral Provisoire, le Premier ministre semble jouer une partition bien connue en Haïti : gagner du temps, ajuster le tempo, et maintenir le contrôle dans un flou savamment entretenu. Pendant ce temps, la population, elle, continue de payer le prix fort sans sécurité, sans élections, et sans horizon clair.
Au fond, la question n’est plus de savoir si 250 millions de dollars sont « impensables ». La véritable question est ailleurs : combien coûte, aujourd’hui, l’absence de décisions courageuses ? Et surtout, combien de temps encore le pays peut-il se permettre ce luxe dangereux qu’est l’indécision politique maquillée en prudence ?
Jean Yourry ATOUT, Uni Fm




