Haïti ressemble aujourd’hui à un immense voilier perdu en pleine tempête. La coque craque, les vagues frappent avec violence, l’horizon disparaît sous les nuages, et pourtant, à la barre, le capitaine demeure incapable de manier les voiles. Il regarde le vent sans le comprendre, il touche le gouvernail sans savoir diriger la route. La voilure lui est étrangère. Alors le navire dérive, emportant avec lui tout un peuple transformé en naufragés.
Dans un pays normal, le gouvernement anticipe les tempêtes, répare les fissures, rassure les passagers et maintient le cap. Mais en Haïti, l’État semble absent de sa propre mission. Les crises s’enchaînent : violence armée, misère, inflation, exode de la jeunesse, effondrement des institutions, peur quotidienne. Chaque jour apporte son lot d’angoisse et d’humiliation. Pendant ce temps, ceux qui prétendent gouverner vivent dans une réalité parallèle, comme des citoyens hors-sol, détachés de la souffrance collective.
Ils parlent de stabilité pendant que les quartiers brûlent. Ils évoquent des plans et des commissions pendant que des familles entières fuient leurs maisons. Ils multiplient les discours tandis que le peuple cherche simplement à survivre. Cette indifférence n’est plus seulement une faute politique ; elle devient une faillite morale.
Le plus grave n’est pas uniquement l’incompétence. Un capitaine peut apprendre à naviguer. Le plus dangereux, c’est l’absence totale de sens du devoir. Quand les dirigeants cessent d’écouter les cris du pont inférieur, quand ils s’enferment dans des bureaux climatisés pendant que le pays s’enfonce, ils cessent d’être des guides pour devenir des spectateurs du désastre.
Et nous, citoyens, sommes abandonnés au milieu des vagues. Certains tentent encore de ramer avec leurs maigres forces ; d’autres tombent dans le désespoir ; beaucoup choisissent l’exil comme unique canot de sauvetage. Toute une génération grandit avec l’idée que l’avenir n’existe plus ici. C’est peut-être cela, le naufrage le plus terrible.
Pourtant, un voilier ne sombre pas seulement à cause de la tempête. Il sombre surtout lorsque plus personne ne veut reprendre la barre. Haïti ne manque ni d’intelligence, ni de courage, ni de ressources humaines. Ce qui manque, c’est une direction, une vision, une volonté réelle de servir le pays au lieu de se servir de lui.
La vérité est brutale : Haïti n’est pas seulement frappée par la tempête, elle est trahie par ceux qui prétendent la conduire. Le navire dérive parce que le capitaine a renoncé à sa mission. À force d’indifférence, d’inaction et de calculs stériles, le pouvoir transforme la nation en épave flottante et le peuple en chair à naufrage.
Mais qu’ils le sachent : un peuple abandonné finit toujours par se réveiller. La colère accumulée dans les quartiers, dans les rues, dans les regards fatigués de la jeunesse et dans le silence des familles humiliées ne restera pas éternellement contenue. Aucun gouvernement hors-sol ne peut survivre indéfiniment à la souffrance qu’il méprise.
Quand un pays brûle, l’histoire ne pardonne ni les incapables ni les indifférents. Et le jour où les naufragés décideront de reprendre la barre, ceux qui regardaient le désastre depuis le pont supérieur découvriront que la mer peut aussi juger ses faux capitaines.
Abdias DENIS
Spécialiste en Développement
Philosophe – Politologue
Professeur – Journaliste
Essayiste – Pamphletaire




