Haïti, terre fertile… pour gangs : chronique d’une agriculture inversée

Haïti, terre fertile… pour gangs : chronique d’une agriculture inversée

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Le 1er mai est censé être une célébration. Celle du travail, de la dignité humaine, de la terre qui nourrit et des mains qui la cultivent. En Haïti, cette date porte même une double charge symbolique : elle honore à la fois l’agriculture et les travailleurs. Une nation debout sur ses champs, portée par l’effort.

Mais à bien regarder, une question dérange presque obscène dans sa simplicité : qu’est-ce que nous cultivons réellement aujourd’hui ?

Car il faut avoir l’honnêteté de le dire, quitte à déranger les discours officiels et les slogans creux : Haïti est devenue une terre extraordinairement fertile. Oui, fertile. Mais pas pour ses récoltes agricoles.

Ici, on plante autre chose.

On plante l’exclusion sociale dans les quartiers oubliés. On sème l’indifférence dans les institutions. On arrose l’impunité à grande échelle. Et dans ce sol ainsi préparé, enrichi par des années d’abandon et de démission, quelque chose pousse. Lentement au début. Puis violemment.

Des gangs.

Comme toute culture, le processus est méthodique. D’abord, quelques graines : des jeunes sans repères, sans école, sans avenir. Ensuite, un engrais efficace : la misère chronique, le chômage massif, l’absence totale de perspectives. Puis vient l’irrigation : les armes qui circulent, les complicités silencieuses, les calculs politiques à courte vue.

Et enfin, la croissance.

Rapide. Incontrôlable. Tentaculaire.

Aujourd’hui, la récolte est là, sous nos yeux impossible à ignorer. Ce ne sont plus des champs que l’on moissonne, mais des quartiers entiers que l’on abandonne. Ce ne sont plus des fruits que l’on cueille, mais des corps que l’on ramasse. Ce ne sont plus des récoltes que l’on transporte, mais des familles que l’on déplace, fuyant les tirs, les flammes et la loi des armes.

Quelle ironie cruelle.

Pendant que le paysan peine à trouver une machette, une semence ou un canal d’irrigation, le gang, lui, ne manque de rien. Il trouve toujours de quoi recruter, de quoi s’armer, de quoi s’étendre. Comme si, dans cette République désarticulée, tout était fait pour que cette “culture” prospère sans entrave.

Et qu’on ne s’y trompe pas : ce que nous vivons aujourd’hui n’est pas une fatalité. C’est une production. Une production nationale, presque industrielle, fruit d’un long processus de négligence, d’irresponsabilité et de compromissions.

Nous avons planté.

Nous avons laissé pousser.

Et maintenant, nous récoltons.

Alors en ce 1er mai, pendant que l’on prononce des discours sur la valeur du travail et la richesse de la terre, une autre vérité s’impose, brutale : un pays qui abandonne ses champs finit toujours par cultiver le chaos.

La question n’est plus de savoir ce que nous célébrons.

Mais ce que nous avons laissé pousser.

Et surtout si nous avons encore le courage d’arracher ce que nous avons nous-mêmes semé.

Jean Yourry ATOUT, Uni Fm

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