Quand le Premier ministre gouverne à coups de billets d’avion 

Quand le Premier ministre gouverne à coups de billets d’avion 

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À force de multiplier les voyages, le Premier ministre donne l’impression de diriger le pays depuis les salons d’aéroport plutôt que depuis les réalités brûlantes du terrain. Chaque déplacement est présenté comme stratégique, indispensable, porteur d’opportunités. Mais à quel moment ces allers-retours incessants cessent-ils d’être un outil diplomatique pour devenir une fuite en avant ?

 

Le pays, lui, ne voyage pas. Il attend. Il attend des décisions, des réformes, des résultats tangibles. Pendant que les photos officielles s’accumulent – poignées de main, conférences, signatures d’accords souvent abstraits – les problèmes internes, eux, restent solidement enracinés. L’insécurité ne prend pas l’avion. La crise économique ne se dissout pas dans les cocktails internationaux. Et la population, elle, n’a pas le luxe de l’itinérance politique.

 

Gouverner, ce n’est pas collectionner des escales. C’est affronter, au quotidien, la complexité du réel. Or, cette diplomatie hyperactive ressemble de plus en plus à une stratégie de communication. On montre un Premier ministre en mouvement pour masquer un pouvoir qui piétine. On parle de partenariats futurs pour éviter de rendre des comptes sur le présent.

 

Et c’est là que le fossé devient insupportable : pour beaucoup d’Haïtiens, ce Premier ministre apparaît comme un dirigeant hors-sol, suspendu entre deux vols, coupé de la réalité monstrueuse que vit la majorité. Pendant qu’il traverse les continents, des familles luttent chaque jour pour leur sécurité, leur nourriture, leur dignité. Ce décalage n’est pas seulement politique, il est humain. Il nourrit une colère sourde, celle d’un peuple qui ne se reconnaît plus dans ceux censés le représenter.

 

Certes, un chef de gouvernement doit représenter son pays à l’étranger. Nul ne conteste l’importance des relations internationales. Mais lorsque les voyages deviennent la colonne vertébrale de l’action politique, ils finissent par révéler un déséquilibre inquiétant. À force d’être partout ailleurs, le Premier ministre risque de n’être nulle part là où il est le plus attendu.

 

Et puis, il y a la question du coût. Chaque déplacement mobilise des ressources publiques considérables. Dans un contexte de crise, cette frénésie diplomatique peut rapidement apparaître comme une déconnexion, voire une provocation. Le citoyen, confronté à ses propres difficultés, observe ces déplacements avec une distance mêlée de scepticisme.

 

Le vrai leadership ne se mesure pas au nombre de kilomètres parcourus, mais à la profondeur des transformations engagées. Voyager peut ouvrir des portes, mais gouverner exige de les franchir avec des solutions concrètes. À défaut, ces déplacements répétés finiront par ressembler à ce qu’ils redoutent le plus : un aveu d’impuissance déguisé en activisme.

 

Il est temps de remettre les priorités à leur place. Le pays n’a pas besoin d’un Premier ministre globe-trotter. Il a besoin d’un chef qui reste, qui écoute, qui agit – ici, maintenant.

 

Abdias DENIS

Spécialiste en développement

Philosophe – Politologue

Professeur – Journaliste

Essayiste – Pamphletaire

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