À l’occasion du 50e Sommet de la CARICOM, les chefs d’État et de gouvernement de la région se sont réunis pour débattre des grands enjeux économiques et politiques qui traversent la Caraïbe. Mais au-delà des communiqués officiels et des séances protocolaires, une question s’est imposée dans les cercles diplomatiques : la diplomatie caribéenne est-elle en train de glisser vers une forme de tutelle implicite ?
La présence et l’activisme du Premier ministre haïtien, Alix Didier Fils-Aimé, ont suscité de vives réactions, notamment autour de ses rencontres bilatérales en marge du sommet. Si ces échanges sont monnaie courante dans ce type de rendez-vous régional, leur portée politique interroge, surtout dans un contexte où Haïti traverse une crise multidimensionnelle.
Une diplomatie régionale sous pression
Officiellement, les discussions ont porté sur l’intégration économique, la coopération commerciale, la sécurité régionale et les mécanismes de réponse aux crises. La CARICOM, confrontée aux effets prolongés des turbulences économiques mondiales, tente de consolider un front commun face aux grandes puissances.
Cependant, derrière les déclarations d’intention, la réalité est plus nuancée. Les économies caribéennes demeurent vulnérables aux chocs extérieurs : inflation importée, dépendance énergétique, faibles marges budgétaires et exposition accrue aux catastrophes climatiques. Les taux de chômage et l’endettement public pèsent lourdement sur plusieurs États membres.
Dans ce contexte, la solidarité régionale apparaît comme une nécessité stratégique. Mais cette solidarité est-elle réellement équilibrée ou conditionnée par des intérêts extérieurs ?
Le cas Fils-Aimé : symbole d’une diplomatie contrainte ?
Les rencontres bilatérales du chef du gouvernement haïtien ont cristallisé les débats. Pour certains observateurs, elles traduisent une volonté légitime de repositionner Haïti sur l’échiquier régional et international. Pour d’autres, elles illustrent une diplomatie affaiblie, contrainte de rechercher appui et légitimité à l’extérieur.
La question est d’autant plus sensible que la gouvernance haïtienne reste fragilisée par l’instabilité institutionnelle et les défis sécuritaires. Dans ces conditions, chaque geste diplomatique est scruté, interprété, parfois instrumentalisé.
La notion de « diplomatie sous tutelle » émerge alors dans le débat public. Elle renvoie à l’idée que certaines décisions stratégiques seraient influencées, voire orientées, par des partenaires plus puissants. Si aucune preuve formelle ne vient étayer une telle thèse, le simple fait qu’elle circule témoigne d’un malaise politique profond.
Sécurité et frontières : une urgence régionale
Au-delà des enjeux économiques, la sécurité régionale demeure un point névralgique. Criminalité transnationale, trafic d’armes, migration irrégulière : autant de défis qui exigent une coordination renforcée.
Les dirigeants de la CARICOM savent que la stabilité d’un État membre conditionne celle de l’ensemble du bloc. La situation haïtienne, en particulier, pèse lourd dans les discussions. La gestion des frontières et la coopération policière sont devenues des priorités stratégiques.
Pourtant, l’efficacité de ces engagements dépendra de la capacité des États à dépasser les rivalités internes et à harmoniser leurs politiques publiques.
Entre ambitions affichées et réalités politiques
Depuis l’annonce du sommet, les attentes étaient élevées. La célébration du cinquantenaire de la CARICOM devait symboliser maturité institutionnelle et cohésion régionale. Or, les débats révèlent des fractures persistantes : disparités économiques, divergences diplomatiques, dépendances structurelles.
La Caraïbe peut-elle réellement parler d’une seule voix face aux grandes puissances mondiales ? Peut-elle défendre ses intérêts sans tomber dans des logiques d’alignement ?
Le 50e Sommet aura au moins eu le mérite de poser ces questions sans détour. Reste à savoir si les dirigeants transformeront les déclarations en stratégies concrètes et autonomes.
Car au-delà des rencontres bilatérales et des communiqués officiels, c’est la crédibilité même de la diplomatie régionale qui est en jeu.
Jean Yourry ATOUT, Uni Fm




