En Haïti, le fossé entre les discours du pouvoir et la réalité du pays devient chaque jour plus brutal. Alors que des familles fuient les violences, que des quartiers entiers tombent sous le contrôle des gangs et que la peur dicte désormais la vie quotidienne de milliers de citoyens, le gouvernement, lui, parle d’élections.
Dans une interview accordée au Nouvelliste, le Premier ministre de facto Alix Didier Fils-Aimé a confirmé la possibilité d’organiser des élections générales en décembre 2026, avec installation des élus le 7 février 2027. Une annonce qui se veut rassurante politiquement, mais qui, pour beaucoup d’Haïtiens, sonne surtout comme une provocation face à l’urgence sécuritaire actuelle.
Car pendant que le pouvoir dessine des calendriers électoraux, la population, elle, tente simplement de rester en vie.
Dans la Plaine du Cul-de-Sac, la nuit dernière encore, des hommes armés ont attaqué plusieurs zones, tuant des civils et incendiant des maisons. Des familles ont fui dans la panique, abandonnant parfois tout ce qu’elles possédaient. Une nouvelle scène de terreur dans un pays où les massacres et les déplacements forcés deviennent presque routiniers.
Le plus grave, c’est que les autorités avaient été alertées depuis plusieurs semaines. Des entreprises comme Rhum Barbancourt, Séjourné, La Couronne et Comme Il Faut avaient adressé des correspondances au Premier ministre de facto pour demander des mesures urgentes afin d’éviter l’effondrement total de la zone. L’ADIH aussi aurait tenté d’obtenir une réaction du gouvernement. Mais selon plusieurs sources du secteur privé, aucune réponse concrète n’a été apportée.
Pendant ce temps, les gangs avancent, les habitants fuient et l’État reste absent.
Dans ce contexte, parler d’élections paraît presque irréel. Comment organiser un scrutin crédible dans un pays où des citoyens ne peuvent même plus circuler librement entre certaines communes ? Comment demander à une population terrorisée de croire au processus démocratique alors que l’État peine déjà à garantir le droit le plus élémentaire : celui de vivre sans craindre les balles ?
Le gouvernement affirme que des forces de répression commencent à être déployées et que la situation pourrait s’améliorer d’ici l’été. Mais en Haïti, cela fait des années que les autorités gouvernent avec des promesses au futur pendant que la crise, elle, détruit le présent.
Des élections ne se résument pas à une date annoncée dans une interview. Elles nécessitent un minimum de stabilité, de confiance et surtout de sécurité. Un peuple qui fuit les attaques armées, qui dort dans la peur et qui enterre ses proches n’a pas la tête aux campagnes électorales. Il cherche d’abord à survivre.
Et c’est peut-être là le plus grand problème du pouvoir actuel : vouloir parler de démocratie dans un pays où l’urgence n’est plus politique, mais humaine.
Jean Yourry ATOUT, Uni Fm




