Un 1er mai sous les cendre

Un 1er mai sous les cendre

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Il y a quelque chose d’indécent dans l’air du temps. Une dissonance profonde entre les discours officiels et la réalité vécue. Tandis que le gouvernement s’active autour des célébrations du 1er mai, fête de l’agriculture et du travail, une partie du pays, elle, ne célèbre rien. Elle survit. Ou plutôt, elle tente de survivre.

 

Dans le bas de l’Artibonite, du côté de Jean Denis et des zones avoisinantes, la nuit du 30 avril au 1er mai n’avait rien d’une veille de fête. Ce fut une nuit rouge. Une nuit de feu, de cris, de fuite. Des maisons réduites en cendres, des familles dispersées, une population terrée dans la peur. Là-bas, le travail s’est arrêté, l’agriculture est paralysée, et la vie elle-même est suspendue.

 

Le nom de Savien revient encore, comme une source constante d’angoisse. Le groupe armé « Gan Grif » continue d’y étendre son ombre, imposant sa loi par la violence. Le meurtre d’un soldat de la coalition, dans des conditions d’une brutalité extrême, n’est plus un choc isolé : il s’inscrit dans une routine macabre qui s’installe dangereusement.

 

Et pourtant, au sommet de l’État, le silence persiste.

 

Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé semble ailleurs. Trop occupé, peut-être, à organiser une fête qui sonne creux pour ceux qui n’ont plus rien à célébrer. Car d’un côté, on célèbre l’agriculture et le travail ; de l’autre, la faim ronge le peuple et le plonge dans une situation humanitaire de plus en plus grave. Le contraste est brutal : comment parler de production quand les assiettes sont vides ? Comment glorifier le travail quand le chômage atteint des niveaux vertigineux, flirtant avec les 95 % dans certains secteurs ? Le peuple se retrouve ainsi pris au piège d’une double privation : sans nourriture et sans emploi.

 

Pas une déclaration, pas un mot de compassion pour ces citoyens pris au piège. Cette absence n’est pas anodine. Elle est ressentie comme un abandon.

 

Le contraste devient encore plus frappant lorsqu’on se souvient de sa réaction rapide à la tentative d’assassinat visant Donald Trump. Là, les mots ont été trouvés sans difficulté. Ici, ils se font attendre. Comme si certaines vies comptaient plus que d’autres. Comme si la douleur nationale pouvait être reléguée au second plan.

 

Mais un pays ne se gouverne pas à distance émotionnelle. On ne dirige pas un peuple en ignorant ses plaies ouvertes. Le bas de l’Artibonite n’est pas une périphérie oubliée : c’est le cœur agricole du pays, une région vitale aujourd’hui laissée à la merci de la violence.

 

Ce 1er mai aurait dû être un moment de reconnaissance pour celles et ceux qui nourrissent la nation. Il se transforme en symbole d’un malaise plus profond : celui d’un pouvoir déconnecté, absent là où sa présence est la plus attendue.

 

Dans les cendres encore chaudes de Jean Denis, une question brûle : combien de nuits rouges faudra-t-il encore avant que le silence officiel ne soit enfin rompu ? Et surtout, combien de temps un peuple peut-il tenir sans pain, sans travail et sans espoir ?

 

Abdias DENIS

Spécialiste en développement

Philosophe – Politologue

Professeur – Journaliste

Essayiste – Pamphletaire

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